Entretien avec… Laetitia Barriera

Défendre la culture et l’histoire de notre pays niçois est l’oeuvre de nombreux citoyens de la Comté de Nice * qui exercent leurs talents dans différents domaines. C’est la complémentarité de toutes ces actions fortes, menées dans les domaines de l’histoire, de la langue, de la cuisine, du patrimoine, des traditions et d’autres, qui permet de maintenir en vie l’identité de notre territoire et de son peuple.

C’est dans ce but que nous sommes allé à la rencontre d’une « nissarda » qui semble avoir dans le sang les gènes de notre héroïne « Catarina Segurana » et la même détermination pour retrouver une souveraineté locale pour notre petite patrie et, condition sine qua non de celle-ci, une auto-suffisance qui ne sera pas un luxe quand on voit le futur que nous réservent nos « élites mondialistes » (sic) et qui n’annonce pas des lendemains qui chantent. Les populations des grandes nations et des empires modernes risquent bien de souffrir et surtout d’être encore plus à la merci du bon vouloir des dictatures économiques mondialistes. En revanche, les petites communautés de peuples enracinés et autarciques, basées sur le besoin et non plus sur le profit, seraient même à mieux de survivre au milieu de ce chaos post-moderne.

Laetita Barriera, puisque c’est d’elle qu’il s‘agit, nous a reçu dans son beau village de Saint Martin d’Entraunes, au milieu de nos montagnes, là où elle développe son combat pour la terre, pour notre terre, en pratiquant une agriculture proche de la nature et absolument nécessaire pour notre santé. Une agriculture qui plonge ses racines dans les savoirs de nos anciens, des racines que le monde industriel a enterrées jusqu’à les faire oublier aux générations actuelles.

Racines du Pays Niçois : Bonjour Laetitia. Merci de nous accueillir chez vous pour nous faire découvrir tout ce que vous avez mis en place dans ce magnifique Val d’Entraunes.

Laetitia Barriera : Bonjour, c’est un plaisir pour moi de recevoir ceux qui n’hésitent pas à quitter la concentration urbaine niçoise pour monter dans nos vallées et y trouver la confirmation que la vie est toujours bien présente dans nos montagnes.

RPN : Cela ne date pas d’hier que nous nous trouvions réunis sur des lieux de luttes et de résistance au rouleau compresseur du « progrés » et de la « modernité » (sic) qui a tendance à détruire progressivement tout ce qui représente notre culture et nos traditions (plusieurs membres de « Racines du Pays Niçois » se sont engagé par le passé contre la bétonisation à outrance de la plaine du Var, par exemple).

LB : Effectivement, nous sommes tous des enfants de la Comté de Nice et les héritiers d’une histoire et d’une mémoire. Surtout, nous voulons montrer que c’est dans cette histoire et cette mémoire que nous pouvons trouver des raisons d’espérer pour l’avenir de notre pays et le futur de ses enfants.

RPN : Vous vous êtes lancée, depuis pas mal d’années déjà, dans la défense d’une agriculture naturelle qui représente, à la fois, un combat culturel et de santé publique.

LB : Oui, nous avions pris conscience que notre pays niçois qui avait de nombreux atouts dans le domaine de l’agriculture avait, peu à peu, abandonné l’exploitation de ses terres et des cultures traditionnelles pour, par facilité sans doute, se tourner vers une importation de ses besoins alimentaires. Nous avions, dans le même temps, pris conscience que la défense de la culture et de l’identité niçoise était multiforme : l’histoire, la langue, la musique, la cuisine, les traditions, etc. Et c’est pour cela que nous avions lancé, à l’époque, les « Jardins Partagés de Terra Segurana » .

RPN : Votre démarche nous avait interpellé car elle s’inscrivait dans le droit fil de ce que nous défendions (et défendons toujours), à savoir la souveraineté locale et l’auto-suffisance. Faut-il rappeler qu’au début du XX° siècle notre pays niçois n’importait que 10 % de ses besoins alimentaires (courbe inversée puisque nous importons aujourd’hui 90 % de nos besoins) et que sans le « grenier » de la plaine du Var, la ville de Nice aurait subi lors de la dernière guerre mondiale une famine sans précédent.

LB : Ceci est une constante qu’il faut rappeler et avoir présente à l’esprit car, vu le contexte géolitique actuel, nous n’allons surement pas vers des lendemains qui chantent et nous devrons vraisemblablement faire face à des pénuries sans précédent si nous continuons dans la voie actuelle. Tout peuple qui, pour ses besoins vitaux, se trouve dans la dépendance d’autres groupes d’intérêts n’a aucune assurance pour sa propre survie. C’est pourquoi nous devons changer les codes et privilégier la démondialisation et la relocalisation.

RPN : Et pour aller dans cette voie, parlez-nous de ce que vous avez entrepris dans ce Val d’Entraunes dans une démarche globale vers une agriculture naturelle répondant aux besoins d’une population locale.

LB : Notre volonté, dés le départ, a été d’avoir l’outil nécessaire pour pouvoir mener à bien les différentes déclinaisons du projet global depuis la terre jusqu’au produit fini. Il nous fallait des terrains sains et cultivables en « permaculture » (l’agriculture naturelle) sans apport de produits chimiques avec des plantations adaptées à la fois au terrain, aux saisons et au climat. Nous voulions retrouver la façon de cultiver de nos anciens ainsi que les anciennes cultures potagères (malheureusement trop souvent abandonnées et oubliées). La science de la nature que possédaient nos anciens leur permettait de connaître toutes les plantes et toutes les baies que leur territoire leur offrait. C’est pourquoi nous avons acquis des terres agricoles éloignées de toutes influences externes qui auraient pu perturber l’exploitation. Nous avons aussi fait l’acquisition d’une batisse dans le village de Saint Martin d’Entraunes pour y installer notre future boutique qui présentera nos produits naturels (conserves, tisanes, confitures, etc.), notre cuisine centrale ainsi que des chambres d’hôtes pour pouvoir accueillir les futurs participants à nos cours de cuisine et aux découvertes sur le terrain.

RPN : C’est, certes, un projet ambitieux et prospectif qui se veut utile (voire indispensable) pour l’avenir de notre pays niçois et que vous avez déjà mis en place, semble-t-il.

LB : Bien sûr, nous cultivons nos terres en permaculture, nous écoulons nos productions dans cette haute vallée du Var, nous transformons une partie de cette production dans notre cuisine centrale et nous pouvons offrir aux restaurateurs locaux des produits sains et de qualité. Petit à petit, nous générons un circuit responsable, que nous comptons bien étendre, dans lequel chacun se retrouvera gagnant. En fait, nous voulons refaire naitre cette solidarité qui a permis aux habitants de notre territoire de s’en sortir tout au long de notre histoire quelles que soit les circonstances (guerres, famines, etc.). C’est la solidarité qui nous permettra de remettre nos terres en cultures, qui nous permettra de créer des emplois locaux, qui nous permettra de diminuer l’empreinte carbone, d’avoir un vraie traçabilité, d’échapper aux pressions des industries agro-alimentaires mondialistes, d’avoir le contrôle de nos graines et semences, de retrouver une identité alimentaire adaptée à notre sol, etc. C’est aussi, ainsi, que nous retrouverons ces libertés communales que notre histoire nous a pourtant léguées, et qui se sont progressivement effacées après 1860.

RPN : Vous nous parlez de libertés communales et cela nous ramène à quelque chose de fondamental : le bien commun et l’esprit communautaire. Est-ce dans ce sens qu’il faut comprendre votre démarche ?

LB : Tout à fait, c’est ce sens du bien commun qui s’est perdu dans notre société moderne hyper-individualiste, ce qui explique le désordre permanent actuel et la perte de la responsabilité collective. Celà explique aussi l’impossibilité d’intégrer de nouveaux arrivants (puisque le modèle intégratoire a disparu) alors que, des siècle durant, notre pays niçois a été une terre d‘accueil qui intégrait parfaitement ces nouveaux venus par la langue et la culture. Quant à l’esprit communautaire qui existait dans nos villes et nos villages, il n’en reste presque plus rien. Cet esprit communautaire qui faisait que chacun était concerné par la vie de la ville ou du village, que les enfants du village étaient, en fait, perçus comme les enfants de la communauté (et étaient donc surveillés par l’ensemble des habitants), que le « ravi «  du village était connu et accepté par tout le monde (alors qu’aujourd’hui on va le mettre dans une « institution spécialisée » qui le coupe de son cadre de vie), que tout le monde était concerné par l’eau du village (et que chacun acceptait la répartition décidée par tous et, si un robinet avait été oublié d’être fermé, prenait l’initative de le fermer car c’était un bien commun précieux), que tous se rendaient de petits services quotidiens à tour de rôle, et je pourrai multiplier les exemples à ce sujet.

RPN : Ce modèle idéal, vous pensez qu’il peut être mis en place sur tout notre territoire dans le futur ?

LB : Bien sûr, c’est tout l’intérêt de ce modèle qui peut être mis en place partout dans notre bon vieux « Comté de Nice » afin de faire revivre nos territoires et de revenir vers une auto-suffisance qui pourrait s’avérer essentielle pour notre avenir. Il est temps de prendre conscience que l’on ne peut pas être sous la dépendance et, donc, sous la volonté des autres pour ce qui concerne les deux choses les plus importantes pour une communauté humaine : l’eau et la nourriture. Et je suis confortée dans ma vision des choses quand je vois l’évolution du monde actuel. Pour donner une image forte (ce n’est qu’une image) : « le pays niçois ne doit pas devenir une nation d’esclave ».

RPN : J’avoue que nous sommes en phase avec vous sur ce point et de plus en multipliant ces foyers de permaculture et de relocalisation, cela est une bonne chose pour faire revivre notre territoire, l’entretenir (nous pensons à toutes ces cultures abandonnées, ces murs de pierres sèches qui se dégradent, ces réserves humides qu’on a laissé assécher, etc.).

LB : Effectivement, si tout le territoire du pays niçois est à nouveau parcouru par les gens qui vivent (et qui veulent continuer de vivre) ici, certaines productions agricoles pourront être relancées, certaines terres pourront être à nouveau aménagées, certains sources pourront être retrouvées et captées, certains cours d’eau pourront être nettoyés et entretenus, certaines zones humides pourront être restaurées et bien d’autres choses encore.

RPN : Laetitia, vous ne vous êtes pas contentée d’être sur le terrain et de mettre les mains dans le pétrin, vous avez, dans le même temps, théorisé ce modèle de production locale et avez prévu les structures nécessaires pour qu’elles soient pérennes.

LB : C’est vrai, il m’est apparu que ce travail que je faisais sur le terrain n’apporterait rien au peuple du Comté de Nice si je ne le montais pas en modèle pouvant servir à tous. Décidemment, nous revenons toujours à cette solidarité qui était la marque de nos anciens. Ce travail se nourrit d’échanges avec des amis nissarts qui partagent les mêmes constats et les mêmes inquiétudes pour l’avenir. C’est une réflexion de fond qui continue de mûrir — je préfère ne pas en dire davantage tant qu’elle n’est pas aboutie.

RPN : Nous avons pris connaissance de vos dossiers et nous avons été impressionnés par la qualité et la clarté de ceux-ci. Votre démarche procède d’une vision prospective du monde à venir et des conséquences pour notre pays niçois. Il est vrai qu’il est dur « d’avoir raison avant les autres » mais votre détermination est inébranlable. Cependant, il est important de convaincre les populations locales avant toutes choses. Comme l’avait bien analysé Antonio Gramsci, il faut gagner le pouvoir culturel avant de pouvoir gagner le pouvoir politique. Il nous semble qu’il faut, pour convaincre nos compatriotes niçois, faire, dans un premier temps, faire évoluer les mentalités.

LB : Je suis 100 % d’accord avec ce constat et il ya un gros travail de persuasion à entreprendre..tout de suite.

 RPN : Laetitia, nous vous remercions de nous avoir accueilli chez vous dans ce magnifique Val d’Entraunes et nous avons pris un grand plaisir lors de cette rencontre et de ces discussions. Si je puis me permettre, j’aimerai vous suggérer, pour la présentation de votre programme, de mettre en avant cette citation d’Antonio Gramsci : « Que peut opposer une classe innovatrice au formidable ensemble de tranchées et de fortifications de la classe dominante ? L’esprit de scission, c’est-à-dire l’acquisition progressive de la conscience de sa propre personnalité historique. »  

* Dans la mesure où il n’y a jamais eu de comte à Nice (et à fortiori de Comté), nous préférons privilégier la dénomination de « la Comté de Nice » pour traduire en français ce que nous appelons « la Countéa de Nissa ».

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