L’Iver en Païs Nissart (L’Hiver en Pays Niçois)

Longtemps cette saison d’hiver fut celle du ressourcement intérieur, celle ou les activités extérieures cessent pratiquement pour faire place à un repli dans le foyer pour des activités saisonnières spécifiques.

Traditionnellement, nos anciens profitaient de ces mois d’hiver, passés dans la maison, pour effectuer toutes sortes de travaux que les autres saisons ne leur laissait guère le loisir de mener à bien, tant ils étaient occupés par les activités au dehors.
C’est la saison lors de laquelle on réparait les outils, on entretenait la maison, on passait plus de temps avec les enfants.

Naturellement, ce changement dans la façon de vivre se retrouvait dans les fêtes traditionnelles. L’Hiver qui commençait avec les célébrations du solstice d’hiver (qui contrairement au solstice d’été se déroulait à l’intérieur), va voir de nombreuses fêtes traditionnelles, symbole de cohésion de la communauté niçoise,  se perpétuer, chaque année, dans les maisons, en attendant le Printemps et le retour à l’extérieur. L’Hiver c’est à la fois Calèna (Noël), lu Rèi (les Rois), la Candelièra (La Chandeleur)

…..Après Calèna (dont nous avons traité l’an dernier dans un article paru sur ce site dans la rubrique Tradicioun (Calèna: Noël dans le Comté), vient, après 13 jours, le 6 du mois de Janvier, la fête des Rois, « lou jou dei Rèi ». Cette fête a  de tous temps eu une grande importance dans le pays Niçois comme dans toute l’Europe car elle clôt le cycle des 12 jours de la période de Noël (lou temp de Calèna). Ce jour là le gui (que l’on était allé cueillir une semaine avant le solstice) doit être brûlé   et le sapin de Noël de la maison jeté, par la fenêtre ou le balcon, dans la cour intérieur pour être brûlé, à son tour, par le feu purificateur avec tous les autres sapins des familles voisines: hélas, cette coutume s’est peu à peu perdue, car, il faut le dire, il y a de moins en moins de bâtiments traditionnels avec une cour intérieure. Mais que l’image d’un sapin (l’arbre de vie), cet arbre que l’on a honoré en le décorant, jeté dans une poubelle est triste !


Seul le feu peut purifier et cela est, bien sûr,  lié au rite solaire qui préside à la plupart de nos fêtes. Ce lien est attesté par un vieux dicton du pays qui dit: « Soulèu que luse lou jou dei Rèi, à l’iver leva lou mitan dou frèi » (Soleil qui luit le jour des Rois, enlève à l’hiver, la moitié du froid).  Cette fête des Rois était également une fête des enfants: dans chaque village était désigné le Roi de la Jeunesse (Lou Rèi de la Jouinessa) qui avait toute autorité pour régler le déroulement des fêtes dans la communauté villageoise. Dans notre pays, comme en Provence d’ailleurs, certaines coutumes voulaient qu’un garçon né un 6 Janvier reçoive le prénom de Rèi.

Lors de cette fête des Rois, la tradition veut que l’on partage le gâteau des Rois, la fameuse couronne des rois, une brioche avec des  fruits confits, en forme de cercle (de couronne) qui rappelle encore la symbolique solaire. Cette tradition du gâteau est très implantée dans le Pays Niçois (les galettes et autres gâteaux importés n’ont rien à faire dans nos traditions, comme d’ailleurs le fait de tirer les rois tout au long du mois de Janvier qui émane d’une pratique purement commerciale). La particularité de ce gâteau des rois est de contenir une fève séchée à l’intérieur, fève qui servira à désigner le Roi du jour, le Roi de la fête. En fait, la galette et la fève trouveraient leur origine dans les Saturnales, ces fêtes romaines qui célébraient le solstice d’hiver et la promesse des jours qui allongent (dont la fête des rois marque la fin du cycle comme nous l’avons vu précédemment). Ces fêtes donnaient lieu à des banquets au cours desquels celui qui trouvait la fève était couronné roi de la « fête ». De nos jours, c’est plutôt une fête familiale où grands et petits se rassemblent pour partager le gâteau des rois, le plus jeune va sous la table et attribue à chacun une part. Celui qui trouve la fève est couronné roi (ou reine) et choisit sa reine (ou son roi). Dans le Comté de Nice (comme en Provence d’ailleurs), le gâteau est une couronne de brioche parfumée à la fleur d’oranger décorée de fruits confits.  À la fin du IVe siècle, l’Église christianise le rituel païen de l’antiquité Romaine et lui substitue l’Épiphanie, grande fête célébrée généralement le 6 janvier. Le terme « épiphanie » est issu du mot grec « Epiphania » / Ἐπιφάνια, substantive de l’adjectif ἐπιφάνιος « qui apparaît » du verbe ἐπιφαίνω « faire voir, montrer ». Pour l’église cette fête symboliserait l’arrivée des rois mages dans l’étable ou serait né l’enfant Jésus.  Comme nous le constatons encore aujourd’hui, l’habitude de laisser le hasard, par le biais de la fève, désigner le roi (vieille tradition européenne qui se retrouve, chez les peuples antiques, au niveau politique, afin de désigner ceux qui commandent par tirage au sort plutôt que par  une élection, toujours suspecte de manipulations préliminaires) s’est perpétuée. Il convient de découper le gâteau, qui est caché sous une serviette blanche, « un touaioun blanc« , afin que personne ne saches ou se trouve la fève, puis, une main désigne un morceau caché sous la serviette en disant au plus jeune qui est sous la table « pour qui ce morceau ? » et remet celui-ci à la personne citée par l’enfant… et ainsi de suite. Celui qui avait tiré la fève, était, de ce fait, le Roi (ou la Reine) et, après avoir coiffé la couronne, choisissait, ensuite,  sa reine (ou son roi). Nous vous donnons la recette de la couronne des Rois à la fin de cet article.

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Nous avons vu que cette fête marquait la fin du « temp de Calèna » (la période du solstice d’hiver). La nuit de Noël, de Calèna, du solstice est la nuit la plus longue de l’année, nuit où un soleil meurt et un autre soleil reprend sa course dans le ciel pour atteindre son apogée au solstice d’été (la San Jouan). Un dicton nissart nous apprend que le soleil voit sa course commencer à s’élever et que les jours se mettent à rallonger: « A lu Rèi, lu jou creis d’una pata d’auca » (Pour les Rois, le jour augmente d’une patte d’oie).

Le mois suivant, en Février, vient la fête de la Chandeleur, la Candeliera, dont le nom vient du latin Candelarum: lors de cette fête, il convenait d’allumer de nombreuses bougies dans chaque foyer. L’habitude de faire sauter des crêpes pour la veillée de la Chandeleur est venue plus tardivement, mais elle associe un rituel de fécondité et de prospérité à cette fête. Le lien avec le soleil est encore évident, tant par la lumière des bougies que par la forme de la crêpe. Ce lien avec l’astre solaire est attesté par un dicton niçois: « Per la Candeliera, lou soulèu va per valoun e valiera« .

Mais la grande fête de l’hiver est chez nous le Carnaval (Carneval) qui se situe à la période du mardi-gras. Son importance est due au fait que Nice possède un des plus anciens carnavals, si ce n’est le plus ancien: d’ailleurs, sur la rive gauche du Paillon, vous entendrez dire « la sièua Maèsta es Nissarda » (sa Majesté est Niçoise). de fait, on trouve les traces d’un Carnaval organisé il y a 688 ans à Nice, sous le règne de Charles II d’Anjou, Comte de Provence. Mais, il convient de dire que, bien avant, les Celto-Ligures avaient, eux aussi, une fête du défoulement, même si ce n’était pas encore Carnaval (mais son prédécesseur).

Cette fête va marquer le défoulement du peuple après les soirées d’hiver passées au coin du feu, en se restreignant pour la nourriture afin que l’on ait assez pour « passer l’hiver ».  Le mardi-gras clôt une semaine des 7 jours gras, qui vont précéder le jeune (le carême pour les catholiques) à venir. Il précède l’arrivée du printemps qui apportera de nouvelles récoltes abondantes. La semaine du mardi-gras permet de finir tous les restes des provisions de l’hiver, afin de faire de la place pour les récoltes à venir du printemps, car elle est suivie d’une période de quarante jours de jeune (lors desquelles on ne mange pratiquement rien: on purifie son corps). Cette fête de Carnaval est annonciatrice du Printemps, où, après des mois passés à l’intérieur, on sort dans la rue pour se débrider un peu en faisant la fête.  Les jours se rallongent significativement car on se rapproche de l’équinoxe de Mars. Alors, le printemps renaîtra, éternel retour de la vie, porteur de nos espérances et cycle des saisons, sans cesse renouvelé. Carnaval est la fête du rire et de la dérision qui sert à remettre certaines choses à leur vraie place (aujourd’hui, hélas, la société marchande en a fait, elle aussi, une fête commerciale, un spectacle pour touriste en goguette ayant perdu son âme). Il serait temps de refaire un Carnaval débridé comme l’ont connu nos anciens avec cette impertinence qui les caractérisaient en brocardant les « puissants » et en se moquant d’eux même. Et, n’oublions pas qu’un peuple qui a la faculté de rire de lui-même est un peuple sain et porteur d’avenir.

Recette de la Couronne des Rois

Recette, pour 6/8 personnes, à commencer la veille
Ingrédients
250 g de farine
10 g de levure du boulanger
7 g de sel
20 g de sucre semoule
1 c. à soupe de lait
3 œufs + 1 œuf pour dorer
200 g de beurre ramolli
1 c. à soupe d’eau de fleur d’oranger
fruits confits
1 fève
Préparation
Délayez la levure dans un peu d’eau tiède. Prélevez 50 g de farine, versez la levure délayée et faites une boule de pâte.
Mettez-la dans un endroit tiède pour qu’elle double de volume.
Pendant ce temps, versez le reste de farine dans un cul-de-poule, ajoutez le sel, le sucre, l’eau de fleur d’oranger puis incorporez les œufs, pétrissez pour que la pâte devienne lisse et homogène et se détache des parois du bol.
Ajoutez le levain, pétrissez et aérez la pâte. Si elle est collante, ajoutez un peu de farine, si elle est trop ferme, ajoutez une cuillère de lait.
Aplatissez le beurre entre deux feuilles de film plastique puis coupez-le en morceaux et incorporez-le à la pâte. Vous pouvez également ajouter un zeste d’orange confit coupé en dés et d’autres fruits confits.
Mélangez bien en aérant puis laissez reposer 1 heure 1/2.
Retravaillez la pâte pour la vider de son air. Laissez reposer encore 1 heure 1/2 et videz à nouveau l’air.
Couvrez le bol d’un film transparent et placez la pâte au réfrigérateur pour la nuit.
Le lendemain, posez la pâte sur un papier de cuisson et formez la couronne.
Creusez un trou au milieu avec le pouce et étirez régulièrement la pâte en couronne tout autour en prenant bien soin de ne pas la déchirer.
Laissez reposer la pâte entre chaque étirage. Procédez jusqu’à ce que le trou ait un diamètre de 10 cm.
Introduisez la fève et laissez reposer 1 heure 30.
Préchauffez le four (180°/thermostat 6)
1/4 d’heure avant la mise au four, dorez la pâte avec l’œuf battu et saupoudrez d’un peu de sucre cristal.
Faites cuire 1/2 h en surveillant la couleur, vérifiez la cuisson à l’aide d’un couteau, la lame doit être sèche.
Décorez avec les fruits confits et placez la couronne.
Servez avec un champagne ou un muscat.