Le Geai qui jouait aux cartes…

L’ami  Barbajohan nous livre un nouveau conte.

Ce conte est paru en Novembre 2009 dans son recueil  Contes d’automne

L’hiver arrive. Toute la journée, la neige s’est arrêtée à trois cents mètres au-dessus de la cabane à mi-pente, dans la foret de hêtres. Seule par moments, une averse de flocons mous et mouillés vient blanchouiller l’herbe encore verte.

 

 

La braise rouge s’accumule dans le poêle, et il suffit de rajouter de temps à autre une bûche, pour entretenir une température agréable. À peu près quinze degrés.

 

Avec le mauvais temps, la nuit tombe vite et aujourd’hui, dès cinq heures de l’après-midi, j’ai allumé la lampe à pétrole. C’est la saison où l’on peut parler de six heures du soir et du souper de sept heures.

 

Le chien s’est pelotonné sur le canapé en face du feu, et le temps se fait propice à raconter une histoire.

 

Et justement, c’est en cette saison qu’elle se déroule, cette histoire…
C’est encore un de ces petits villages du haut-pays niçois, accroché à mi-pente au flanc d’une montagne qui domine une vallée profonde. Ce village, comme bien d’autres se situe à une vingtaine de lacets étroits de l’une de ces routes départementales qui font l’orgueil de nos princes républicains.

 

 

À partir du mois de Novembre, il y a plus de noms gravés au monument aux morts que de gens dans les maisons. Je dirais même plus, il y a plus de lampadaires dans les rues que d’habitants au village. Toutes les rues, les façades, l’église, la mairie, le cimetière, et même le monument aux morts sont éclairés toute la nuit.
À quoi ça sert ? A mancou o a Sabi Pas* ! Mais il paraît que la lumière est l’un des critères de la réélection municipale. (Et je ne parle pas de celle qui illumine le cerveau de nos édiles…).

 

Sinon, depuis plus de trente ans qu’elle s’est passée, cette histoire, les choses n’ont pas beaucoup changé ; sauf que le « Bar de la place » a fermé.

 

Le « Bar de la place », comme il s’appelait encore, était en ces périodes humides et froides, le dernier lieu de convivialité du village.
Il faut dire qu’à cette époque, la moyenne d’âge des habitants se situait aux alentours des soixante-dix ans. Même s’il subsistait encore quelques couples d’agriculteurs retraités, la majorité des habitants de l’hiver étaient constitués de veufs ou de veuves, voire de vieilles fratries réconciliées avec l’âge et la sagesse.

 

 

Si la télévision couleur avait pénétré dans les foyers, la qualité de sa réception permettait tout juste de recevoir deux chaînes et demi, parasitées, et le plus souvent en noir et blanc.

 

Aussi les activités traditionnelles de début de soirée avaient perduré ; par exemple, les parties de cartes. Et puis, il faut dire aussi que lorsque l’on devient vieux, on a de plus en plus de mal à faire sa provision de bois pour se chauffer au moment des frimas. Alors profiter de la douce chaleur du poêle du « Bar de la place » quelques heures par jour, pour le prix d’un ballon de vin rouge, représentait pour certains une économie de bûches et un peu de confort.

 

Le patron n’était pas dupe, mais la plupart de ses clients, il les avait connus sur les bancs de l’école communale. Entre les bourrasques de l’histoire et le torrent de la vie, il n’en restait plus beaucoup, des copains d’avant. Aussi, quelque part, il les préservait.

 

L’assiette de soupe du soir, que certains ramenaient chez eux dans une gamelle entourée d’un vieux chandail de laine, était un cadeau de la maison.

 

Ainsi à la nuit tombée, les trois tables carrées du « Bar de la place » se remplissaient d’une petite troupe à cheveux blancs, voûtée par de lourds manteaux.
Le patron allumait alors les ampoules électriques à filaments de la salle, et posait sur chaque table un tapis de jeux élimé, ainsi qu’une boîte en bois brun qui contenait les jeux de cartes et des jetons crasseux.
Il jetait deux grosses bûches dans le poêle et enfin faisait le tour des consommations.

 

 

Les consommations des habitués étaient toujours identiques ; sauf avis contraire du médecin du canton.

 

– « Vincent, une Suze noyée, comme d’habitude ? »

 

– « Paulo, une momie ! »

 

– « Madame Berthelot… Une petite Mauresque ? »

 

– « Maurice… Un blanc sec ? »

 

– « Et un ballon de rouge pour Robert ! »

 

– « Mireille toujours un Martini blanc, dans un petit verre ? »

 

– « Un Vermouth pour Modesto ! »

 

– « Et un blanc-cassis pour Henri »…

 

– « Anselme, un Cinzano ? »

 

– « Non, non, pas cette fois. Tu comprends… le docteur !.. »

 

.
- « Alors ce sera ?
 »

 

– « Une grenadine limonade. »

 

Et le patron reprenait : « Et une grenadine limonade, pour le docteur ! » »

 

Puis il interpellait l’assemblée : « Et Joël, il vient ce soir ? »

 

– « Oui, oui, répondait Madame Berthelot en enlevant son écharpe ; je l’ai vu qui allait chez les Simon, voir s’ils avaient besoin de quelque chose. Il m’a dit qu’il arrivait ».

 

– « Et Noémie, elle est pas là ce soir ? » s’enquérait Maurice.

 

-« Non, répondait Mireille, c’est le jour où elle attend le coup de téléphone de son fils. Enfin Maurice, tu le sais bien… »

 

Tout ce petit monde, se comptait, s’inquiétait les uns des autres, se rendait mutuellement des services. S’aimait parfois après s’être détesté, comme les oisons d’une vieille couvée.

 

C’était cela pour eux, la fraternité.

Après avoir servi les consommations, le patron prenait une chaise et s’asseyait un peu en retrait d’une table pour suivre une partie.

 

Chaque table avait sa spécialité : la table de la Belotte, la table du Vitou, et enfin la table du Rami. Il y avait ceux qui venaient pour jouer et ceux qui venaient voir les autres jouer.

 

Bien que de temps à autre les rôles changeassent.
Il faut dire que les retraites étaient maigres, et que même si la tournée des perdants ne représentait qu’une faible somme, il fallait faire attention à la dépense.

 

Contrairement à ce qu’a pu mettre en scène Marcel Pagnol dans un de ses films, les parties de cartes étaient plutôt silencieuses ; seules les annonces autorisées étaient exprimées d’une voix ferme mais d’un ton bas : « Carte, couleur, atout, belotte, rebelote et dix de der ».

 

Au bout d’une heure, le patron se levait et allait chercher en cuisine une grosse marmite encore fumante qu’il posait sur le gros poêle qui trônait au milieu de la salle.
Ainsi les volutes de vapeur d’odeurs de soupe se mélangeaient aux nuages et aux odeurs de fumée de tabac gris.

 

Eh oui, en ce temps-là, on pouvait fumer dans les bistrots de village, et l’on pouvait même y boire pour éprouver cette légère sensation d’ivresse qui tient chaud au cœur lorsque l’on rentre dans une maison où l’on reste seul avec ses nostalgies.

 

Mesdames les bonnes apôtres, Messieurs les décideurs… il n’y a pas que les libertés qui se perdent. Les coups de pieds au cul aussi !

 

Le décor du « Bar de la place » n’avait pas évolué depuis 1907, date de son inauguration.
Un carrelage rouge, fait de grosses tomettes de terre cuite en constituait le sol. Sur le mur, jusqu’à environ un mètre de haut, courrait un carrelage de damiers bleu et blanc, limité par une frise de faïence plus foncée dans les mêmes tons.
Aux murs étaient accrochés de grands miroirs encadrés, censés agrandir la salle et réfléchir la lumière. Enfin au fond un gigantesque comptoir de bois et de zinc et ses étagères-présentoirs. La salle était un peu comme une cour intérieure, un escalier desservait un couloir suspendu entouré d’une balustrade. Ce couloir en bois communiquait avec cinq chambres, souvenir du temps où en plus de noces et banquets, le « Bar de la place » faisait encore auberge, pour quelques chefs de chantier de bûcheronnage ou de travaux de voirie.

 

Le plafond et le reste des murs étaient peints en un vert qui avait dû être proche de l’émeraude avant que les couches de suie et de gras n’altèrent sa splendeur.
Il n’y avait pas de vitrine en façade, et seuls deux fenestrons et la porte d’entrée à demi vitrée laissaient passer la lumière du jour.

 

Le décor est planté, les acteurs et les actrices sont à leur place ; maintenant l’histoire peut commencer.

 

À la table de la belotte se tenait un joueur très régulier, Modesto, un jeune de soixante ans.

 

Il était originaire de la vallée de Comba Obscura, dans le Piémont Italien, et s’il parlait parfaitement le patois local, lorsqu’il s’exprimait en français, il avait gardé son accent piémontais.
Il avait perdu trois doigts de la main droite alors que partiziano* du côté de Boves, il avait lancé une grenade contre un camion allemand durant l’hiver 1944-45.

 

Aussi tenait-il ses cartes de la main gauche. Ce handicap ne l’avait pas empêché de faire plusieurs métiers, bûcheron, maçon, agriculteur, et berger.
Il s’était mis en ménage tardivement, avec une native de la commune, et à la mort de celle-ci, ses héritiers avaient laissés à Modesto l’usage du petit appartement qu’il occupait dans une maison du village, prés de la montée de l’église.

 

Modesto venait toujours jouer les : mardi, jeudi, et samedi soir. D’ailleurs, lui ne venait que pour jouer. Il était toujours accompagné d’un drôle d’oiseau posé sur son épaule : un Geai.

 

 

À la Belote, Modesto était un vrai champion.

 

Lorsqu’il était assis à la table de jeu, le Geai voletait, allait se poser sur la balustrade, sautillait au milieu des cartes, où se posait sur le haut du dossier des chaises des autres joueurs.

 

Le Geai est un oiseau particulier ; il tient à la fois du corvidé et du merle. Son cri d’alerte est fort désagréable, une sorte de « CRRROUIIK GRRROUIIIK ! » Mais il est capable d’imitations surprenantes ; il peut imiter le Merle chanteur, le cri d’un rapace, le miaulement d’un chat, voire le bêlement d’un agneau nouveau-né.

 

Si au début les évolutions et les cris du volatile avaient agacé quelques joueurs concentrés et grincheux, il faisait maintenant partie des invités réguliers. Il faut dire que le Geai était propre ; il faisait exclusivement ses besoins dans les cendriers. Il y avait toujours, d’ailleurs, sur la table de Modesto, quelques bouts d’arachides ou de cerneaux de noix destinés à son Geai, ainsi qu’une coupelle d’eau pour qu’il puisse s’y abreuver.

 

À la fin de la partie, une fois le pot du perdant dégusté, Modesto se levait, enfilait son manteau, mettait son écharpe, et disposait au creux de sa main mutilée quelques friandises.

 

Le Geai quittait la balustrade et venait picorer dans sa main. Modesto le saisissait de son autre main et délicatement le mettait entre son écharpe et le col de son manteau.

 »Manquerait plou qu’il préné froid et qu’il soit maladé en rentrant à la maihon, le zé ! » disait-il.

 

Certains joueur aimaient à dire : « Parfois, j’ai l’impression que ton oiseau, il te parle ».

 

-« Et bien sour qu’il mé parlé, mon Zé, et moi aussi zé lui parlé au Zé ».

 

– » Il y a même des fois qu’il est comme nous, le Geai, et qu’il perd patience quand tu mets un temps fou à réfléchir, avant de jouer une carte. Quand il monte sur la balustrade et qu’il fait « CRRROUIIK GRRROUIIIK ! » …on dirait qu’il t’engueule »… renchérissait Maurice.

 

Il arrivait même que le partenaire de jeu de Modesto, lorsque celui-ci hésitait dans le choix de la carte à jeter sur le tapis, lui dise : « Oh, Modesto, si tu sais pas quoi jouer, demande à l’oiseau ! »
Modesto regardait alors l’oiseau, qui émettait soit un « CRRROUIIK GRRROUIIIK ! » soit un sifflement, et finissait par choisir une carte.

 

Bref l’oiseau était devenu le conseiller, voire le joker référent de Modesto, et personne ne s’offusquait que celui-ci consulte régulièrement le Geai au cours d’une partie.

 

 

Qui aurait pu se douter de la vérité ? …Car en effet, Modesto et son Geai trichaient.

 

Mais comment un Geai aurait pu apprendre à jouer aux cartes ?

 

Eh bien, je vais vous le dire… En coupant tardivement un gros pin sylvestre, Modesto avait renversé un nid de Geais, alors que les oisillons étaient encore en duvet.

 

Il les recueillit et s’essaya à les élever. Malgré tous ses efforts, un seul parvint en bonne santé à l’âge adulte. Il était complètement apprivoisé, et dès que Modesto l’appellait en sifflant doucement, il venait se poser sur son épaule et l’accompagnait ainsi, perché dans ses activités. Activités qui consistait à l’époque de s’occuper d’un troupeau de brebis.
Ce troupeau était constitué par le cheptel de quatre propriétaires, qui vu leur grand âge, ne bénéficiaient plus d’une bonne forme physique. Chaque propriétaire n’avait conservé d’ailleurs que quelques dizaines de bêtes.
En contrepartie de huit agneaux par an et du migon* pour faire son potager, Modesto s’occupait des bêtes.

 

Mais chaque propriétaire avait ses exigences et ses manies ; aussi il fallait bien distinguer les brebis. À l’époque il n’y avait pas encore de double bouclage ou de puces électroniques ; on marquait les brebis avec des marques à la peinture et parfois une encoche taillée à une oreille. Les couleurs les plus utilisées étaient le rouge, le vert, le bleu et le noir.

 

Dans le troupeau dont Modesto avait la charge, les figures des marques étaient simples.
Il y avait le cœur, le pique, le carreau et le trèfle.
Tous les deux jours, avant de les rentrer ou à la sortie du parc ou de la bergerie, Modesto comptait ses brebis à voix haute. « 56, 57, 58… 76, 77, 78… 94, 95, 96… 126, 127 et 128  ! Le compte est bon ».

 

Il lui arrivait même de compter par marques : « Alors trente-six cœur, trente-deux piques, trente carreaux, et vint-neuf trèfles… »
Il s’aperçut alors que lorsqu’il se trompait, le Geai poussait des grands « CRRROUIIK GRRROUIIIK ! », et lorsqu’il était juste, il sifflait d’un air admiratif comme un étourneau ou un merle…

 

Il en conclut que le Geai savait compter, mais qu’en plus il savait distinguer entre les différents symboles.

L’oiseau pouvait dire combien de fruits secs il y avait dans la corbeille, mais en plus, additionner ou soustraire à part les noix, les amandes, les noisettes et les arachides.

 

 

Il décida d’aller plus loin et d’entraîner le Geai à l’aide d’un jeu de cartes. Non seulement le Geai savait reconnaître les figures, mais aussi les couleurs. Il arrivait même à assimiler la valeur en points de chaque carte.
Ainsi jour après jour, avec beaucoup de patience et de friandises, Modesto appris à jouer à son Geai.

 

Combien de temps pris le dressage de l’oiseau, sans doute de longues soirées !

 

Et il est même possible dans un premier temps, tout en l’amenant avec lui au bar de la place, que Modesto n’envisagea pas de tricher.
Mais il est aussi possible que l’oiseau pris goût à la chose, et qu’en fait, son maître ne fût que l’exécuteur du jeu de l’oiseau.
Toujours est-il qu’en quelques coups d’oeil exercés, le Geai connaissait le jeu de chacun, et qu’a ce moment-là, il pouvait imaginer une stratégie basée sur des combinaisons multiples.

 

Remarquez, il y a peut-être plus simple… L’observation du jeu des regards des autres joueurs, l’hésitation des doigts sur les cartes… pouvaient renseigner l’oiseau sur les coups à venir.

 

Qui lo sa ? Au bout de combien de temps les deux complices rodèrent-il leurs numéros ?

 

Nul ne peut le dire. Mais à la fin le résultat était là, l’équipe de Modesto ne perdait jamais une partie.
Pourtant, aucune idée maline ne tenta jamais Modesto. Il aurait pu jouer des parties d’argent. Il aurait pu aussi aller s’exhiber dans un cirque ou au music-hall… Qui sait, peut- être finir comme attraction vedette dans un grand hôtel casino de Las Végas ?

 

Mais il est des plaisirs simples qui valent honneurs et fortune…
Modesto aimait son compagnon aillé et chantant, ses amis, son village et l’assiette de soupe du « Bar de la place ».

 

Peut-être même que ses compagnons de jeu ne furent jamais dupes, sans pour autant se douter de la perfection qu’avait atteinte la complicité de l’homme avec l’oiseau.

 

Pas loin du village, il y a sous un grand chêne, un petit calvaire dédié à St François d’Assise ; à ses pieds un Geai y est enterré.

 

Et sur les branches de ce chêne, d’autres Geais viennent y conter cette histoire.

 

Novembre 2009.