Qu’est ce que le peuple ? Y-a-t il un peuple Niçois ?

La question mérite d’être posée. Nous parlons souvent du peuple « nissart », ce qui, pour nous, semble une évidence. Mais qu’en est-il exactement ?

 

 

Les « Nissart » (terme générique englobant les habitants du territoire du Pays niçois avant la grande immigration d’après 1860) forment-ils (formaient-ils) un peuple. Il faudrait, pour cela, bien définir ce que nous entendons par le mot « peuple ».

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Il est important de définir ce que nous entendons par le mot « peuple » car il peut, avec l’usage, englober bien des définitions diverses. Cela peut être un ensemble de personnes vivant en société sur un même territoire et unies par des liens culturels, des institutions politiques ou une communauté de gens unis par leur origine, leur mode de vie, leur langue ou leur culture ou encore le plus grand nombre, la masse des gens, par opposition à ceux qui s’en distinguent par leur niveau social, culturel ou par opposition aux classes possédantes, à la bourgeoisie.

Avant de développer un argumentaire étayé il convient de savoir si nous partons sur des référents communs. La sémantique est primordiale, en l’occurrence, pour éviter toute confusion future.
Que nous disent les ouvrages de référence les plus répandus sur lesquels nous pouvons nous appuyer, à savoir les dictionnaires ou encyclopédies ?

Le mot peuple désigne un « ensemble d’êtres humains vivant en société sur un territoire déterminé et qui, ayant parfois une communauté d’origine, présentent une homogénéité relative de civilisation et sont liés par un certain nombre de coutumes et d’institutions communes »
Le mot peuple est issu du latin populus désignant l’ensemble des citoyens (universi cives), individus ayant le pouvoir de voter dans la constitution romaine, et qui s’oppose à la plèbe.
Dans la Rome antique, populus désignait l’ensemble des citoyens romains. Cicéron écrit dans La République :
« Par peuple, il faut entendre, non tout un assemblage d’hommes groupés en un troupeau d’une manière quelconque, mais un groupe nombreux d’hommes associés les uns aux autres par leur adhésion à une même loi et par une certaine communauté d’intérêt. »
Les Grecs anciens distinguaient plusieurs nuances dans ce que nous appelons aujourd’hui le peuple. Le genos soulignait l’origine commune des Grecs. L’ethnos comprenait aussi cette idée en y ajoutant celle d’une culture commune. Le laos désignait plutôt la foule assemblée. Le demos incluait l’ensemble des citoyens.
Le peuple est sans doute l’une des notions politiques, avant celles de la Nation ou de l’État, qui dispose de l’une des plus fortes charges symboliques.
La première caractéristique, souvent soulignée, du terme peuple est d’être une synecdoque, figure de rhétorique qui consiste à prendre la partie pour le tout, puisque le peuple désigne une communauté donnée ainsi qu’une fraction significative de celle-ci.
Par là même, le peuple fonctionne comme un double mécanisme symbolique d’inclusion et d’exclusion : inclusion d’une partie de la population d’un territoire ; exclusion des « autres », étrangers au sens propre comme étrangers « de l’intérieur », qui « ne sont pas » du peuple.

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Parlons à présent de la Nation ! Elle trouve son origine du latin natio, naissance, extraction, dérivant de natus, né.
Une nation est une communauté humaine ayant conscience d’être unie par une identité historique, culturelle, linguistique ou religieuse. Nous voyons que sa définition est très proche de celle du peuple. Avec une réserve, à savoir qu’un ou plusieurs peuples peuvent constituer une nation alors que l’inverse n’est pas vrai. Il arrive que plusieurs peuples différents au sein d’une nation puissent à terme ne former qu’un seul nouveau peuple revendiquant ses origines diverses. La Nation aura joué un effet de catalyseur en l’espèce. Cependant, une nation peut exister sans état (nous en avons de multiples exemples aujourd’hui – Exemple : la nation kurde qui géographiquement est répartie entre la Turquie, l’Irak, la Syrie et l’Iran – Autre exemple, la nation « amérindienne »).
En tant qu’entité politique, la nation moderne, qui est un concept né de la construction des grands Etats européens, est une communauté caractérisée par un territoire propre, organisée en Etat. Elle est la personne juridique constituée des personnes régies par une même constitution.

 

Les critères évoqués ci-dessus ou une partie d’entre eux (identité historique, culturelle, linguistique, religieuse, géographique) ne peuvent à eux seuls caractériser une nation. Il y a aussi un système de valeurs, souvent résumé en une devise et qui repose sur un contrat social implicite entre les membres de la nation. Pour certains sociologues le seul critère déterminant est subjectif : il faut que les membres d’une communauté soient convaincus qu’ils relèvent d’une même appartenance nationale.

Certaines communautés ou sous-ensembles d’une communauté revendiquent l’appartenance à une nation alors qu’elles dépendent d’un Etat géographiquement plus étendu (Ex : les Basques, les Québécois, les Ecossais, les Catalans, Les Flamands, les Corses…). Elles peuvent, cependant, trouver une relative autonomie au sein d’institutions fédéralisées.

En France, état jacobin centralisé (c’est d’ailleurs une tradition plus ancienne: ex, la monarchie absolue), depuis la Révolution, la nation est un ensemble de citoyens détenant la puissance politique (souveraineté). Il y a superposition entre la nation, le peuple et l’Etat auquel la nation délègue sa souveraineté. Cependant, et c’est intéressant, même l’état français reconnait que « Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation » (Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen). Il y a visiblement confusion dans les termes employés par rapport à la réalité.

Si nous creusons un peu ce que l’état signifie pour la France, nous constatons qu’avec une majuscule, l’Etat désigne la personne morale de droit public qui, sur le plan juridique, représente une collectivité, un peuple ou une nation, à l’intérieur ou à l’extérieur d’un territoire déterminé sur lequel elle exerce le pouvoir suprême, la souveraineté.
L’État possède donc, selon la terminologie française, une triple signification: sociologique, organisationnelle et juridique. On y voit une forme de totalitarisme institutionnel. Dans cette configuration, l’Etat contrôle tout. La République française est une « Etat-nation » dont la définition est un « Etat qui coïncide avec une nation établie sur un territoire délimité et définie en fonction d’une identité commune de la population qui lui confère sa légitimité ».

En droit international, un État souverain est vu comme délimité par des frontières territoriales établies, à l’intérieur desquelles ses lois s’appliquent à une population permanente, et comme constitué d’institutions par lesquelles il exerce une autorité et un pouvoir effectif. La légitimité de cette autorité devant en principe reposer – au moins pour les États se disant démocratiques – sur la souveraineté du peuple ou de la nation.
La nation quant à elle ne se confond pas non plus avec l’État sauf dans le modèle de l’État-nation. Si l’État se distingue du gouvernement car la notion inclut toute une dimension administrative et juridique, il arrive que sur le continent européen, l’influence de la pensée de Hegel fasse que l’on parle d’État là où le mot gouvernement serait plus exact.
Cependant, l’ONU reconnait qu’un territoire a des droits à recouvrer sa souveraineté s’il présente un certain nombre de critères. Ces critères sont un bornage du territoire reconnu dans l’histoire, frountièraune histoire différenciée de la puissance coloniale,

 

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une culture et des traditions différentes, une langue différenciée même aujourd’hui minoritaire à l’usage, et un projet de constitution conforme à l’esprit de la charte des droits de l’homme préconisé par l’ONU.

 

Nous pouvons, également, nous pencher sur la définition du mot « Patrie ». Une définition simple serait la « terre des ancêtres » ou le « pays natal » (1). Si nous voulons développer, le mot patrie chez les anciens signifiait la terre des pères, terra patria, gé patris. La patrie de chaque homme était la part de sol que sa religion domestique ou nationale avait sanctifiée, la terre où étaient déposés les ossements de ses ancêtres et que leurs âmes occupaient. La petite patrie était l’enclos de la famille, avec son tombeau et son foyer. La grande patrie était la cité, avec son prytanée et ses héros… (Fustel de Coulanges., La Cité antique, 1864, p.251.) Plus largement on pourrait dire que c’est le pays de la communauté politique à laquelle on appartient (par la naissance ou par un attachement particulier) et dont l’histoire, la langue, la culture, les traditions, les habitudes de vie nous sont chères. Autre, belle, chère, grande, nouvelle, véritable, vraie patrie; sol de la patrie; aimer, quitter la/sa patrie. Je suis en exil, effroyablement loin de ma patrie, absolument seul dans un trou (Bloy, Journal, 1800, p.398). Nous arrêterons là avec ce concept de patrie en ajoutant que ce terme fut assez étranger, tout au long de l’histoire, à la nation française (2).

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Alors, revenons, à présent, à notre question initiale: Les « Nissart » (terme générique englobant les habitants du territoire du Pays niçois avant la grande immigration d’après 1860) forment-ils (formaient-ils) un peuple ? Et, par conséquent existe-t-il une nation niçoise ? De ce fait pourraient-ils revendiquer d’avoir les droits d’une nation souveraine ?

 

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A première question, il est évident que nous pouvons répondre par l’affirmative (un « ensemble d’êtres humains vivant en société sur un territoire déterminé et qui, ayant parfois une communauté d’origine, présentent une homogénéité relative de civilisation et sont liés par un certain nombre de coutumes et d’institutions communes » ). A la deuxième, nous pouvons, également, répondre de la même façon (Une nation est une communauté humaine ayant conscience d’être unie par une identité historique, culturelle, linguistique ou religieuse.) Quant à la troisième question, il semblerait que la réponse soit positive si l’on s’en tient aux critères retenus aujourd’hui par l’ONU pour qu’un territoire puisse prétendre à être décolonisé. D’autant que nous savons que certaines organisations politiques souverainistes locales on déjà bien avancé sur le projet d’une future constitution. Nous pouvons, aussi, faire référence au passé, en remontant dans notre Histoire, et mettre en avant certains propos avancés par les institutions de la jeune république française (la Convention), lors de l’invasion de notre pays par ses troupes en 1792. Il faut savoir que l’acte officiel français qui sanctionne l’occupation de notre territoire est d’une importance capitale : « La Convention déclare à l’unanimité qu’elle accepte, au nom du peuple français, le vœux émis par le peuple souverain du ci-devant Comté de Nice, et qu’en conséquence, il fera partie intégrante du territoire de la République ». Ainsi, la Convention Nationale et par voie de conséquences la Ière République française reconnaissent officiellement une double qualité aux Niçois, celle de peuple, et celle de peuple souverain… 12039370_10206560711807866_6399722458868316898_n

10418900_667230219991482_1432568530137032626_nUn autre argument peut être avancé pour justifier de la légitimité d’une telle démarche. Il s’agit de la protestation officielle des députés niçois au Parlement de Turin contre l’annexion par le France: c’est exactement ce qu’a fait la France pour récupérer l’Alsace-Lorraine en arguant qu’un député français avait déposé une protestation officielle contre l’annexion de ces territoires par le Reich auprès du Parlement français, protestation qui avait été archivée et qui fut ressortie pour la circonstance. J’ajouterai, pour avoir un argument supplémentaire que le traité du 24 mars 1860 (qui était la base de l’annexion à venir) n’a pas été remis en vigueur auprès de l’ONU en 1947 et se trouve de ce fait, purement et simplement, abrogé.

 

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Pour toutes ces raison, nous pensons qu’il n’est pas déraisonnable de dire que les « Nissart » sont un peuple historiquement légitime et que, de ce fait, il n’est pas incongru de réclamer les droits qui nous sont dus: être reconnu comme peuple, avoir le droit de gérer nous-mêmes notre territoire, avoir le droit de privilégier l’enseignement de notre langue et de notre histoire, ne plus se laisser imposer des décisions venues de la capitale hexagonale.
Je terminerai en disant que ce n’est pas parce que nous voulons prendre notre destin en main et voir notre avenir sans la France que nous voulons bâtir cet avenir contre la France. Nous voulons simplement nous affirmer pour ce que nous sommes et reprendre notre place dans l’histoire contemporaine. Et c’est en tant que peuple souverain que nous voulons traiter d’égal à égal, sans aucune animosité à l’égard de quiconque, avec les autres nations (y compris la France). Le peuple niçois existe bien et il est temps qu’il sorte de son long sommeil.

 

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ANNEXES:

(1) Le mot patrie désigne étymologiquement, le pays des pères. L’équivalent allemand est Vaterland ou Heimat et, en anglais, father land ou birthplace. Suivant les époques, les lieux et les classes sociales, ce terme recoupe des notions différentes, explicitement ou implicitement.
Une version relativement moderne et guerrière dit que la Patrie est le pays, la nation, pour lesquels on est prêt à se sacrifier.
Une version plus sereine dit que c’est le lieu où l’on a ses attaches familiales ou/et émotionnelles, voire, à l’occasion d’une immigration, que c’est le pays que l’on a élu pour y faire sa vie.

(2) En France, sous les Mérovingiens, Le sentiment d’appartenance à une entité commune et supérieure, le royaume des Francs, couvrant l’essentiel de la Gaule et uni par l’allégeance à une même dynastie royale, reste fort chez les Francs et maintient le sentiment de l’unité franque. D’ailleurs dès la seconde moitié du VIe siècle, les habitants de la moitié nord de la Gaule se reconnaissent comme Francs, témoignage de l’accomplissement de la fusion progressive entre Gallo-Romains et Francs qui s’achèvera au VIIe siècle et de la naissance, selon l’expression de Ferdinand Lot d’un « patriotisme gallo-franc ». Des auteurs du Haut Moyen Âge, comme la Baudonivie, font ainsi un grand usage du mot « patrie » en se référant au royaume des Francs. Sous les premiers Carolingiens, le mot « patrie » est moins utilisé et c’est la référence à l’Europe qui apparaît et se renforce.
Sous les Capétiens, au Moyen Âge, il s’accompagne d’une notion de proximité : la patrie est alors la province, la région, la ville, voire le village où on est né et où on a grandi, il semble que « être de la même patrie » c’est se comprendre, parler la même langue : le français était alors une langue minoritaire en France, les patois ou langues régionales étaient les langues parlées par une majorité de « Français ».
À la Renaissance, l’extension du pouvoir royal n’est pas totalement acquise, la notion de patrie peut prendre aussi le sens de terre ou pays du roi, sachant que le roi est considéré comme la personnification du pays : à cette époque, de nombreux lettrés sont volontiers au service de la propagande royale et utilisent le mot patrie dans le sens de Roi. En dehors de ce contexte spécifique aux élites, le mot patrie désigne toujours l’environnement où l’individu naît, vit et meurt (c’est en général le même).
À la Révolution française, et même avant, dans le courant d’idées qui l’a favorisée, les termes tels que nation, peuple et patrie sont officiellement réappropriés par la propagande révolutionnaire, mais aussi par une frange importante de la population qui identifie plus facilement leur pays à la France dans son ensemble. Dans ce contexte de menace extérieure sur la victoire révolutionnaire, la patrie est identifiée à la nation révolutionnaire dont la souveraineté est un dogme, et est chargée d’une idée de combat, de sacrifice pour sa victoire sur l’ennemi. La patrie est sacralisée (« amour sacré de la patrie » dit la Marseillaise) et être patriote devient l’équivalent de défenseur de la révolution et cela est récompensé par un brevet, un bien ou un patrimoine. La guerre quasiment ininterrompue jusqu’à la chute du Premier Empire napoléonien aura été un grand promoteur de la valeur attribuée au mot patrie.