Entretien avec Valérie Castera et Gilbert Grisoni…

Cette fois ci, nous innovons dans notre série d’entretiens avec les personnalités qui font la culture Nissarde en vous proposant, pour la première fois, de rencontrer deux personnes sur un même sujet d’intérêt.

 

 

En effet, il eut été impensable de dissocier Valérie Castera, directrice des  » Editions Gilletta » de Gilbert Grisoni, attaché culturel de ces mêmes éditions. L’une est l’âme de cette maison qu’elle dirige, guidée par le rapport qu’elle entretient avec sa  terre natale, et sa farouche volonté de transmettre la culture de son pays tandis que l’autre est le dernier témoin de la prestigieuse histoire de cette maison, plus que centenaire (133 ans tout de même),  tout en revendiquant son assimilation voulue et réussie à notre pays et à sa culture.

Enseigne

En entrant dans ce lieu, on est saisi par l’atmosphère qui y règne, toute imprégnée de l’essence même du Pays Niçois. Vous n’êtes plus dans un endroit « neutre », vous êtes plongé au cœur d’une page d’histoire de notre pays.

 

Pour paraphraser (tout en la pastichant) une célèbre émission de télévision, j’étais en train de faire un « voyage en terre bien connue ». Aux murs, les photos de l’histoire de Nice et de son Comté, sur les tables, un nombre incalculables de livres et de revues traitant de tous les aspects de notre culture:  la montagne, la mer, la cuisine, l’histoire, la nature, la flore, la faune, l’identité nissarde à travers le parler populaire et les images qui font dérouler le temps passé (Nissa dau temp que Berta filava).

Cette grande maison d’édition niçoise ne tourne pourtant qu’autour de quatre personnes. Autour de la directrice Valérie Castera, nous trouvons Richard Calatayud et Christophe Santana (tous les deux en charge de la production) ainsi que Jean-François Llanos (responsable commercial). Vient s’adjoindre à l’équipe Gilbert Grisoni, la figure historique (attaché culturel en charge des relations publiques). C’est pourquoi, il nous a semblé presque comme un fait incontournable de rencontrer, à la fois, celui  qui porte l’histoire de cette maison et celle qui anime ce conservatoire de la mémoire collective des Niçois, j’ai nommé Gilbert Grisoni et Valérie Castera.

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Robert-Marie MERCIER:  Gilbert Grisoni, vous êtes, en quelque sorte le lien entre le passé et le présent de cette maison d’édition. Qui êtes vous ? Quel est votre parcours ?

Gilbert GRISONI: aussi drôle que cela puisse paraître, vu mon attachement à cette maison, je ne suis pas né à Nice, mais né au Maroc. Je suis venu à Nice à l’âge de 16 ans et j’y ai passé ma jeunesse, cette période de la vie lors de laquelle nous sommes confronté à nos premiers choix.

R.M.M: Est ce à dire que c’est à cette période de votre vie que vous avez fait le choix de vous enraciner dans le Pays Niçois ?

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G.G: Vous ne croyez pas si bien dire car l’attachement à une culture et à sa défense procède, aussi, d’un choix. Oui, je suis tombé sous le charme de Nice et de son pays. Oui, j’ai voulu devenir un enfant de ce pays.

R.M.M: Mais ce choix n’était il guidé que par l’affectif ?

G.G: Au départ, il est vrai, c’est le côté affectif qui guidait mon penchant. Mais, vous le savez mieux que moi, ce pays a un côté ensorcelant et, tel une drogue, vous rend très vite dépendant. Ce fut mon cas et j’ai même éprouvé du plaisir à cette dépendance.

R.M.M: Cela est vrai mais n’explique pas forcément que l’on s’implique autant dans la culture de son pays.

G.G: Les années passant, et bien que je n’eusse pas suivi un cursus artistique, j’ai découvert cette culture si riche et si profondément enracinée dans cette terre. J’ai suivi une formation d’ingénieur et rien ne me destinait, au départ, à m’impliquer dans une maison d’édition locale. Mais, autant mes premières pulsions d’adolescent m’avaient poussé à aimer ce Pays Niçois, autant mon engagement futur vint de ma rencontre avec la famille Gilletta qui me fit découvrir la culture niçoise et influença ma volonté de m’enraciner ici.

R.M.M: Votre rencontre avec la famille Gilletta ?

G.G: Quand je suis arrivé à Nice j’étais adolescent mais on grandit et on connait les filles du pays qui sont si belles et si piquantes… et on n’y résiste bien souvent pas; Ce fut mon cas en rencontrant ma future femme qui était la petite nièce du fondateur de cette institution, la fille d’Emile qui était un des neveux de Jean Gilletta. C’est ainsi que je suis rentré dans la famille Gilletta, ce qui va déterminer mon avenir.

R.M.M:  Racontez nous un peu l’histoire de cette maison

G.G: Volontiers. Commençons par le commencement. Jean Gilletta, le fondateur, né en 1856, crée son studio de photographie, ce qui sera l’embryon de cette maison d’édition. Il faut dire qu’il était un précurseur. dans son domaine, car l’invention de la photographie par Nicéphore Niepce * ne date que de quelques années et n’en est qu’à ses balbutiements. Il fonde donc son studio de photographie en 1880 et ce n’était pas une mince affaire: le matériel était lourd, les moyens limités, il développait ses photos dans sa carriole… portraitAu début, il réalisait des photos de paysages, de bâtiments et de création personnelles. ce n’est que 10 ans plus tard, en 1890, qu’il passe à la carte postale: il venait d’inventer le premier moyen d’information ouvert à tous avec le développement du tourisme d’hiver chez nous. Il va produire plus de 11.000 clichés, à la fois, des monuments historiques, des villages, des scènes de vie. Ces clichés alimenteront le « fond Gilletta ». Jean Gilletta va mourir en 1933 en laissant à se deux neveux Louis et Emile son affaire. Quand ses deux neveux reprennent la maison d’édition photographique, celle-ci est spécialisé dans les cartes postales mais aussi dans les documents touristiques. Ils vont voir la naissance des cartes postales colorisées, mais, malheureusement n’y croiront pas et laisseront d’autres entreprises prendre ce créneau. Les frères Gilletta, qui avaient leurs locaux au 8 rue de Suisse, vont arrêter en 1968 et je relèverait le défi de reprendre cette boite, avec l’aide de mon beau-père au début, puis, quand il s’éloignera, mon frère Claude me rejoindra. Nous allons développer encore plus la carte postale couleur, les éditions touristiques tout en montant une agence de pub et un laboratoire de photographie industrielle.

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R.M.M: C’est une histoire incroyable et passionnante. Mais alors, ensuite, que pouviez vous faire de plus ?

G.G: En 1980, c’était le centenaire de la création du studio photographique de Jean Gilletta et nous avons célébré dignement cela, en sortant deux ouvrages qui ont faite date. Deux ouvrages, dont le texte était largement illustré par une iconographie hors du commun « Jean Gilletta, un photographe à la recherche de son temps » et « Nice une ville dans la mémoire de nos cartes postales ». Je dois dire que ce fut une réussite et que ces deux livres ont eu un large succès. A partir de cette date, nous développons le secteur éditorial avec la parution d’un ouvrage de cette qualité par an. Nous nous centrons, dans le même temps, sur l’édition régionale. Nous nous sommes, aussi, fortement impliqué dans la réalisation du « Parc des Miniatures » en 1990, car nous voulions que les Niçois puissent voyager dans leur mémoire. Nous arrivons alors à une date décisive de notre développement, en 1993, avec la vente du secteur « carte postale » (nous ne pouvions plus lutter avec les grosses boites françaises) et nous nous centrons sur l’édition avec une augmentation du tirage en sortant 5 ouvrages par an. Nous nous investissons, dans le même temps, dans la mise en place de « l’Espace Jean Gilletta », espace de mémoire et d’art contemporain régional qui sera finalisé en 1995.

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R.M.M: Un véritable tournant dans l’histoire de la maison Gilletta ?

G.G: Effectivement, c’est une page qui se tourne et c’est ainsi que, pour poursuivre notre développement, nous sommes approché par le groupe « Nice Matin » avec lequel, en l’an 2000, nous entamons une association. C’est le moment où mon frère Claude arrête sa collaboration avec l’entreprise et que nous voyons arriver, en provenance de Nice-Matin, celle qui va apporter un nouveau souffle à notre maison, Valérie Castera, qui sera mon adjointe et que je guiderais, modestement, dans les arcanes des « Editions Gilletta ».

R.M.M: Est ce que cette association a changé quelque chose dans l’entreprise ?

G.G:  Evidement, Valérie nous a donné un coup de fouet salutaire et dès l’an 2000, nous augmentons notre production avec 5 à 12 ouvrages par année, bien soutenu par notre partenaire Nice-Matin.

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R.M.M: Vous allez, donc, progressivement, laisser votre place à Valérie Castera ?

G.G: En fait, en 2007, je vends la maison d’édition Gilletta à Nice-Matin et laisse ma place, à la direction de l’entreprise à Valérie qui prend les rênes de celle-ci. Dorénavant, je n’ai plus de fonction officielle mais un rôle de conseil et de relations publiques. Et, puis, je dois l’avouer, j’ai du mal à quitter ce qui fut ma vie et je suis heureux de pouvoir encore être au côté de la nouvelle équipe. Mais, je crois que j’ai suffisamment parlé et qu’il me faut laisser la parole à Valérie à présent.

R.M.M: Je vous remercie, Gilbert, et je me tourne vers la directrice de ces « Editions Gilletta ». Valérie Castera qui êtes vous ? d’où venez vous ? quelle est votre parcours ? et quelles sont vos ambitions pour cette boite ?

Valérie CASTERA: C’est beaucoup de question d’un seul coup. Qui je suis ?  Une niçoise, pur jus, Je suis née à Nice et j’ai poursuivi mes études ici, dans cette ville qui m’est chère. Puis, résultante du centralisme français, je suis allé faire un crochet par Paris pour poursuivre mon développement personnel. mais, je suis vite revenu au pays dès que je l’ai pu.

R.M.M: Donc, en 2000, vous entrez dans cette maison historique et…?

V.C: Oui, c’était certes assez impressionnant mais en même temps excitant de relever ce défi de faire passer cette institution du passé vers le futur en étant présent dans le temps présent.  Je voulais effectivement que nous entreprenions cette démarche qui consiste à avoir recours au passé pour se projeter vers le futur.

R.M.M: Si je comprends bien, vous sentiez des héritiers mais aussi des transmetteurs.

V.C: C’est tout à fait cela. C’est pourquoi, dès 2000, nous procédons à des renouvellement dans le fonctionnement de la boite et nous créons un nouvel outil,  une « direction artistique ».

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R.M.M: Dans le but ?

V.C: Ma philosophie est guidée  par cette phrase: aimer la terre ! Et comment ne pas aimer cette terre du Pays Niçois ? Je pense sincèrement que pour aimer les livres,  il faut aimer la terre.

R.M.M: Vous avez donc une vision esthétique du monde ? C’est une vision que nous avons à « Racines du Pays Niçois ».

V.C: C’est vrai, j’ai ce regard esthétique porté sur le monde. Pour moi, il faut « faire fleurir les livres ».

R.M.M: Quelle belle image !

V.C: Mais, ce n’est pas qu’une image. Je le pense réellement. Produire un livre, c’est comme faire des plantations: il faut le suivre durant toutes les étapes de sa réalisation. On jardine et ensuite on récolte… Pour avoir un livre abouti, il faut semer la bonne graine, l’aider à pousser en l’arrosant tous les jours puis quand il est arrivé à maturité, il faut le cueillir pour le servir à nos invités qui sont nos lecteurs.

R.M.M: On pourrait de la même façon comparer cela à la réalisation d’un plat: avoir les bons ingrédients, les associer, en sortir quelque chose d’harmonieux puis le dresser (avec une belle couverture) pour l’offrir aux hôtes qui attendent pour déguster, non ?

V.C: Exactement, l’image est tout aussi appropriée.

R.M.M: Donc, cela commence par le choix d’une bonne semence (de bons auteurs) ?

V.C: Il faut savoir que nous n’avons pas d’auteurs attachés à la maison d’édition. Ce sont les thèmes choisis qui nous guident au départ et ensuite il faut trouver le bon auteur, celui qui entre dans la philosophie des « Editions Gilletta ». En contrepartie, nous nous attachons à mettre en valeur l’auteur du livre en faisant ressortir sa personnalité. Nous voulons des livres qui soient porteurs de spécificités fortes et diverses et que chaque livre ait sa propre identité en ne ressemblant pas à un autre. Mais, l’esprit de la maison doit toujours être là.

R.M.M: Et votre production  s’est développé depuis 2007 quand vous avez pris la direction ?

V.C: Oui, nous sommes dans la production  permanente et nous sortons 10 nouveauté par an avec 5 à 6 réalisations spéciales. Nous imprimons, quand même, 4500 volumes chaque année.

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R.M.M: C’est, en effet, significatif.

V.C: Nous avons bien sûr, ouvert notre champ sur des territoires qui dépassent un peu le Pays Niçois (particulièrement en Provence voisine, car il existe une clientèle en forte demande). Mais, nous avons, cependant, poursuivi un fort développement sur le Comté avec des livres de culture et d’histoire locale.

R.M.M: Et ?

V.C: Nous avons intentionnellement  accentué notre effort sur l’iconographie dans tous nos livres, ce qui correspond totalement à la genèse et à l’esprit des « Editions Gilletta ». D’autant que nous avons un fond de réserve important.

R.M.M: En regardant les bibliothèques autour de nous, j’ai vu une grande diversité d’ouvrages dans des domaines divers autres que ceux dont nous avons parlé jusqu’alors.

V.C: Cela me fait plaisir que vous ayez remarqué ceci, car la diversification de nos publications est voulue. Nous souhaitons que ces éditions soient une véritable conservatoire de la nature, de la science et des personnes. Nous avons publié sur la cuisine du pays avec les livres « La cuisine niçoise d’Hélène Barale » et « La Blette et le Cougourdon » de Richard Cairaschi. Pour ce qui est de la nostalgie de l’enfance, vous avez pu remarqué « Les livres de nos cartables ». Nous n’avons, bien sûr, pas oublié la nature et les plantes avec « L’Herbier Méditerranéen » et « Le cabinet de curiosités d’un naturaliste du XIX° siècle Jean-Baptiste Barla », livres qui font notre fierté. Enfin, nous avons en rayon plusieurs livres sur les villages et les vallées du Pays Niçois, sur le Mercantour, sur la ville de Nice ainsi que des livres sur la « Côte d’Azur » et sur Nice-Matin. Une grande diversité vous le voyez.

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R.M.M: en effet, c’est assez impressionnant. Mais, participez vous à des actions avec des associations culturelles Niçoises ?

V.C: Bien sûr, et le meilleur exemple que je pourrai vous donner est notre participation en 2013 à la « 1° Festa de la Countèa de Nissa » que vous aviez organisé à Roquesteron en tenant un stand lors de cette journée. Et nous comptons bien poursuivre cette collaboration.

Festa de la Countèa de Nissa

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R.M.M: J’en serai ravi également et ne manquerai pas de vous inviter à participer à nos manifestations. Il me reste, Valérie Castera et Gilbert Grisoni, à vous remercier de votre accueil et de vous être prêté à cet entretien. A bientôt.

V.C & G.G: C’est nous qui vous remercions de nous ouvrir les pages de votre site.

* Nicephore Niepce, originaire de Chalon sur Saône, a fait paraître sa première photographie en 1832. Nous signalons, quand même, à nos lecteurs que ce savant de renommée fit partie des troupes révolutionnaire d’invasion de la république française dans le Comté de Nice en 1792. Il s’y installa et y épousa Agnès Romero qui lui donnera une fils, Isidore, en 1796. il retournera en Bourgogne en 1802.