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Le messager des arbres…

Voici, pour vos fêtes de fin d’année, un conte que nous offre l’ami Barbajohan.

 

Les Contes de ma cabane.

par Barbajohan… dans les frimas de novembre.

Barbajohan

Barbajohan

Il y a des nuits, surtout en hiver, où l’on se réveille plusieurs fois. Il faut dire que la nuit tombe vite, elle se pointe vers cinq heures et demie. Et lorsqu’il gèle dehors et quand, en plus, le vent vire-vire, on a tendance à se réfugier prés de la chaleur du poêle dans une ambiance qui favorise les pensées à s’éparpiller aux cycles des somnolences.
Bien sûr lorsqu’on qu’on se met au lit vers dix-neuf heure trente, on a tendance à avoir déjà absorbé sa dose de sommeil et la conséquence est que, vers quatre heure du matin, on se lève, on se couvre sommairement, on enfile les chaussons et la première des choses que l’on fait après avoir regardé l’heure sur le réveil, est de regarder le feu. On remet deux grosses bûchasses sur les braises et l’on jette un coup d’œil par la fenêtre pour voir le temps qu’il fait.
Pour cela, on éteint les lumières : s’il fait beau on voit les étoiles et si on ne les voie pas c’est que le  ciel est couvert. Puis, en regardant le sol, on voit s’il pleut, s’il gèle ou s’il neige.
Et puis on retourne dans le lit en espérant qu’il ne se soit pas trop refroidi.
Ceux qui vivent en couple n’ont pas ce problème car une personne aimée est restée chauffer le lit.
Chez moi parfois, c’est mon chien qui profite de mon déplacement à la cuisine pour s’introduire subrepticement dans la couche encore chaude.
Je suis conscient que si je ne vivais pas seul cela poserait des problèmes, mais hélas en attendant… de trouver quelqu’un qui me supporte…
Et comme on dit dans mes montagnes : « Cadun fa cen que vau e cen que pau dintre lu sièu lançoun. »  (Chacun fait comme il veut et comme il peut entre ses draps).
Et puis, il y a des nuits, où l’on ne sait pourquoi, on se réveille souvent et l’on a comme un besoin d’aller regarder plusieurs fois par la fenêtre, à entrouvrir le « fenestroun » et à écouter les bruits de la nuit.
L’autre nuit, c’était comme ça, à trois heures, le ciel était couvert. À cinq, il neigeait, dehors pas un bruit, même la chouette était allée dormir. Et à six heure quarante-cinq dans le petit matin des lueurs précoces de l’aube, une fine couche de neige recouvrait les murets et la cour de la maison.
Je remis un peu de petit-bois dans le feu et trois bûchettes, histoire de le relancer pour l’heure où je me lèverai faire mon café. Puis, je me recouchais à nouveau pour écouter la radio.
Le jour était arrivé et le soleil peinait à franchir la ligne de crête, lorsque je pris mon petit déjeuner. J’ouvris le tirage du poêle afin de bien relancer les braises et je sortis pour aller chercher du bois dans l’appentis.
Il faisait bien froid et il était impératif que le feu ronfle à nouveau pour rétablir une température agréable aux alentours de quinze degrés dans la cuisine.
C’est alors que je ressentis une étrange sensation, comme l’impression d’être observé.
Je me retournai et debout sur le petit tas de bois couvert par une fine couche de poudreuse que j’avais laissé sur le mur à sécher, m’apparut une étrange petite créature maigrichonne.
C’est son attitude qui m’intrigua, elle semblait me regarder tout en protégeant sa figure de son avant-bras replié, un peu comme font les gosses turbulents lorsqu’on les menace d’un pastissoun. (ou un simec : une baffe, une gifle.)
J’avais l’impression, à moins que ce ne fût le vent, qu’elle me murmurait doucement :  « Ne me brûle pas. Pitié ne me brûle pas.»
Je n’osais approcher, mais malgré l’absence de mes lunettes, je voyais bien un visage, deux bras et une paire de jambes jointes. Sa tenue aussi était particulière: cette créature était vêtue d’un gilet à manche longue et d’un pantalon tissé avec une drôle de matière à la fois végétale et animale.

le messager...

le messager…

Je pensais alors très fortement : il y a aucune raison que je le brûle.
Et j’entendis : « Merci du fond du cœur. »
Puis, je rentrais à la maison, récupérais mes lunettes et ressortis immédiatement.
Je regardais aussitôt la créature et m’aperçus qu’elle était de bois, faite d’un bout d’une de ces branches morte de chêne d’ubac recouverte de lichens et de champignons.
Toutefois en la regardant, j’avais l’impression quand même d’être en présence de quelque chose. Va t’en savoir pourquoi je la pris dans mes mains et je l’installais sur la poutre de la hotte de la cuisine.
Lorsque je m’assis à nouveau dans le fauteuil, près du poêle pour allumer ma pipe, j’eus vraiment l’impression que cette étrange « chose » me regardait.
Et cette situation se réitéra plusieurs fois dans la journée….
Quant vint la nuit, après avoir assuré le feu pour plusieurs heures et avoir donné à manger au chien, je décidais de me replier dans « mes appartements », une ancienne étable que j’avais aménagée.
Car ce soir-là, la température de la cuisine n’arrivait plus à me réchauffer.
Et de toute façon il valait mieux économiser le bois, cette fin d’automne qui nous avait envoyé déjà trois fois la neige, laissait présager un hiver neigeux et rigoureux.
Je finis donc par éteindre la lumière de la cuisine, et rejoindre mon lit dans ma chambre.
Une fois enfoui sous les couvertures, je pris de quoi bouquiner tout en écoutant de la musique classique à la radio en attendant que vienne le sommeil.
Bon, je remarquai bien que le chien faisait de nombreux allés et retours entre la cuisine et la chambre en gémissant bizarrement, mais cela lui arrive souvent lorsque les sangliers sont en vadrouille devant la maison.
C’est vers une heure du matin qu’une surprenante lueur filtrant au travers du rideau de ma chambre me réveilla. Étrange me dis-je, ce ne sera pas le feu qui se sera emballé ?
À moins qu’hier au soir, j’ai encore oublié d’éteindre la lumière du cellier ?
C’était une lumière bien blanche et douce, qui variait en intensité. Qu’est-ce que cela pouvait bien être ? En plus le chien continuait à dormir paisiblement dans son panier devant la porte de ma chambre. Ce qui excluait la visite d’un intrus.
Je me levais donc en caleçon long, et mis mes chaussons, n’enfilant qu’une veste de laine et un blouson sur mes épaules.
Une fois franchie la porte intérieure qui communique avec la cuisine, la lueur qui par moments emplissait la pièce se précisa. Elle avait pour origine la créature de bois.
Je n’en menais pas large, et me dis : « Tu ne vois pas que ce que tu aies ramassé soit du bois irradié par le nuage de Tchernobyl et qu’en dégelant à la chaleur, cela aurait réactivé les radiations ? »
Mais une petite voix, me répondit : » N’ai crainte Johan, je suis seulement le messager. »
Je regardais alors la statuette de bois qui n’avait pas changé de position.
– « C’est toi qui me parles ? » dis-je

Ecouter la nature...

Ecouter la nature…

– « Bien sûr, mais je ne communique qu’avec ta pensée, c’est à dire la part de ton cerveau et de tes neurones qui sont sensibles à certaines longueurs d’ondes. Un phénomène que vous ressentez parfois, mais que vous ne cultivez pas. »
– « Es poussible que sièu encara dintre lou mièu liech à pantaiha, mi di, prova lou mièu can es pas dins li mièua gamba. »
(Peut-être suis-je encore dans mon lit à rêver, me dis-je, la preuve, mon chien n’est pas dans mes jambes).
– «  Que nenni, Johan, tu es bien réveillé et si ton chien n’est pas à tes côtés c’est tout simplement parce qu’il rêve et qu’il n’a pas envie d’interrompre ses songes. «
– « Ma mi capes, tamben ?» (Mais tu me comprends aussi ?)
– « Segur Johan, parlan touti li lenga e finda aquela dei antic liguri ».
(Bien sûr Johan, nous parlons toutes les langues, y compris celle des anciens ligures).
Tu es surpris et c’est bien compréhensible, tes très lointains ancêtres qui vivaient en harmonie avec la nature, savaient communiquer avec les autres espèces issues de la création du monde. Pour certain d’entre-vous, il reste quelques bribes de souvenir de ce savoir qui ressurgit aléatoirement par période. »
– « Bon, ben alors, qu’est ce que tu me veux ? » dis-je méfiant.
– « Hier matin, tu as fait preuve de bonté et de charité envers moi. Tu m’as épargné le feu et tu m’as accueilli dans ta maison. Alors je voulais te raconter une histoire et te révéler un secret. »
– « Oh, si tu es un génie et que le secret que tu veux me révéler est celui du trésor du parachutage de Mai 44 que quelqu’un a planqué sous les racines d’un grand chêne. Je ne dis pas non. Cela me serait bien utile pour réparer ma maison et éteindre le feu de mes dettes. »
– « Johan, la richesse n’est pas que dans le pouvoir de l’argent ! Mais écoute-moi …..
C’est idiot, on coupe des arbres multi centenaires pour parfois faire du papier, pour imprimer des livres, voire faire des meubles de bibliothèque, ou, pire, pour se chauffer.
Les hommes ne s’aperçoivent pas qu’en faisant cela ce sont des milliers d’histoires qu’ils détruisent. Ils pourraient tant apprendre en écoutant ces vieux arbres raconter l’histoire des hommes et des lieux. Car les arbres communiquent entre eux et sont capables de raconter ce qu’il s’est passé durant les siècles précédents. L’homme pense avoir tiré son intelligence de sa mobilité. Nous les arbres avons tiré la nôtre justement de notre immobilité relative. Nous sommes de la civilisation du vivant enraciné, immobile et durable. »
« Et comment faites- vous ? »
– « Les civilisations humaines ont mis plusieurs millions d’années à créer des réseaux de communication, nous les arbres, les avions mis au point bien avant vous.
Nos hautes branches sont des yeux et des antennes, nos racines, radicelles et même nos auxiliaires, les mycorhizes remplacent vos capteurs, vos câbles et vos fibres optiques. Ainsi un arbre qui domine une crête pourra communiquer avec un autre tapis au fond d’une vallée. Notre mémoire est répartie dans les cernes de notre bois, vous calculez à peine en Terra Octets, nos capacités de mémoire s’expriment en Galax-Octect. Nos grands semenciers lorsqu’ils sentent venir leur fin, ont déjà transmis partie de leur savoir à leur descendance.
Si nos transmissions sont parfois interrompues par vos autoroutes ou vos surfaces stériles bétonnées voire des fleuves ou des mers, les animaux et les oiseaux auxquels nous fournissons le gîte et le couvert se chargent en dispersant nos graines de transmettre parfois d’un continent à l’autre nos connaissances. »
– « Tu voudrais dire par là que les arbres sont des êtres vivants, susceptibles de structurer un mode de pensée et de communiquer. »
– «  Tout à fait, pourquoi dans de nombreuses civilisations des rites d’initiations ou des rites religieux se tenaient en forêt sous notre protection ? Pourquoi la justice se tenait-elle sous un grand chêne ? Pourquoi certains de vos grands savants allaient-ils tel Newton chercher leur inspiration sous les arbres ? Pourquoi de nombreuses légendes prennent-elles leurs sources au sein des forêts ? Les drames de l’humanité sont souvent issus des religions  du désert pas de la sagesse venue des tréfonds de nos sanctuaires boisés. »
– « Oui, ce n’est pas faux, mais il me faut bien du bois pour me chauffer l’hiver. Et il m’arrive d’élaguer ou de sacrifier des arbres encore bien vivants. »
– « Comme il t’arrive de sacrifier des bêtes que tu as élevées, soignées, protégées.
À chaque fois, tu éprouves comme des regrets, voire des remords. Ce qui prouve que tu es conscient de la valeur du sacrifice. Mais mon propos n’est pas là.
Il y a en dessous de chez toi un chemin qui descend vers l’entrée des gorges, le long de ce chemin, il existe de très vieux chênes multi-séculiers. Ces sujets remarquables et vénérables ont survécu car les anciens les respectaient, voire les vénéraient. De plus, là où ils se trouvent; ils sont difficilement abattables et transportables.
Mais, il se pourrait bien que dans l’avenir, certains envisagent de tracer une route qui les mettrait à portée des tronçonneuses, d’engins de débardages et de camions de transport.
Car les hommes modernes ne considèrent que ce qui à leurs yeux possède une valeur vénale négociable ; ils n’en ont rien à faire de la dimension magique et sacrée de ces vénérables vieillards qui ont vu défiler les siècles. »
– « Je connais ces arbres. Je me suis arrêté bien souvent pour les contempler et les admirer.
C’est vrai qu’ils ont quelque chose, comme un esprit chantant et murmurant qui en émane et qui inspire le respect. Mais les gens ici sont plutôt pauvres, vendre un tel arbre qui sera valorisé sous la forme de meuble de luxe est tentant, quant aux autres, ceux qui vivent loin de la pauvreté, leur avidité est encore plus malsaine. Le fait d’exposer leur capacité à consommer pour impressionner leurs voisins est proportionnelle à la médiocrité de leur vie intellectuelle et spirituelle. Ils ont complètement délaissé le savoir et la sage humilité de leurs ancêtres dans le domaine de l’équilibre harmonieux et durable entre leur terroir et ses ressources.»

lou pastre

lou pastre

– « Pourtant, il va falloir, que tu trouves quelque chose, pour leur expliquer et les convaincre de ne pas porter atteinte à ce qui constitue aussi leur patrimoine, et peut-être un jour le seul trésor qu’ils pourront offrir à leurs prochains. »
– « Ce n’est pas évident, pour certains leurs songes n’ont plus d’intensité. Leurs rêves sont constitués des publicités sur papiers glacés qu’ils feuillettent dans la salle d’attente du docteur, du dentiste ou du coiffeur. Ils ont remplacé la notion de liens sacrés avec les éléments qui constituent leur terre, par les seules limites cadastrales. Le culte des anciens et des morts se résume le plus souvent à exhiber les plus gros pots de chrysanthème au cimetière du village le jour de la toussaint. »
– « Je suis sûr qu’enfoui au plus profond d’eux-mêmes, il existe encore une petite étoile qui ne demande qu’à briller à nouveau. Les peuples réduits en esclavages essayent souvent de se cacher la sensation même du souvenir du temps où ils étaient libres. Ils pensent ainsi se préserver et préserver leur descendance en acceptant de se résigner.
Mais toi, tu pourrais agir, en parlant non pas à leur raison mais à leur cœur. Réveiller en eux les souvenirs d’enfance, ces vieilles légendes transmises de génération en génération avant l’apparition de la machine à éradiquer les mémoires et à formater les esprits que constituent l’éducation nationale et la télévision. »
– « Mais de quelle manière ? »
– «  En racontant des contes comme tu sais le faire, en écoutant et en écrivant les histoires que te raconterons nos vénérables ancêtres. Demande à « Trois couronnes » dont le nom vient des trois loupes de ramées qu’il porte sur son tronc.
Lui pourra te raconter, ce que « Pointe de silex » avait raconté à « Main de bronze », l’histoire du premier arbre qui a aperçu la première fumée d’un feu créé par l’homme.

Les arbres parlent à ceux qui veulent les écouter

Les arbres parlent à ceux qui veulent les écouter

Et puis il y a « Couronne de Fer », qui conserve le souvenir des premiers troupeaux menés par l’homme, mais aussi des Guerriers Chevelus qui défrichèrent la terre et édifièrent les premiers murs de pierre. Il te racontera aussi les combats au javelot et à l’épée contre les casques de fer.
Il y a aussi « Courte Branche » dont le tronc est énorme et dont les branches ne sont plus que des moignons qui montent encore en feuille à chaque printemps. Lui te racontera, l’établissement des premières « fàissas » (planches de terrain) cultivées à l’araire, des premières moissons à l’aide encore de la faucille de bois et de silex. Mais c’est un des plus jeunes, il pourra aussi te raconter l’histoire des Barbets. Quant au « Père la Foudre », qui tire son surnom du nombre de fois où il a survécu au feu du ciel, il te racontera l’histoire de toutes les créatures qui sont passées sous l’ombre de sa ramure.
D’ailleurs tu pourrais commencer par conter celle de notre rencontre. »…

Si, de quelques jours, vous passez par chez-moi, et que vous ne m’y trouvez pas, c’est que peut-être je suis descendu par le chemin de Cerise à la rencontre des grands chênes et qu’assis sous l’un d’eux, je note sur mon grand cahier l’histoire qu’il me raconte.  A maioun
Et si, curieux, vous regardez par la fenêtre de la cuisine. Vous verrez au-dessus de la hotte, mon ami « le messager des arbres ».

Barbajohan, le 30 novembre 2013.