ENTRETIEN AVEC…Christian BEZET (Lo Mago d’en Casteu)

Un groupe venu du fond des âges qui véhicule notre culture…

Christian Bezet (Lo Mago d'en Casteu)

Robert Marie MERCIER: Christian Bezet, bonjour.

Christian BEZET:  Bonjour,

RMM: Lo Mago d’en Casteu, comment ce groupe est il né ?

CB: En fait, c’est un peu compliqué car je n’envisageais pas de faire de la musique, et encore moins de chanter devant du public. Mon truc à moi, c’est plutôt d’être seul dans la nature pour aller cueillir des champignons. De plus, j’ai découvert le Nissart à l’âge de 17 ans. J’ai découvert Mauris, qui fut un des premiers à faire de la chanson Nissarde contemporaine, ainsi que Sauvaigo, qui éditait une BD « La Ratapinhat nova ». Et, comme à cet âge on veut se faire briller devant sa gonzesse, j’ai écrit des chansons en Niçois qui n’avaient aucune prétention. Ca a bien marché pour la drague mais pas encore pour la chanson. Je suis allé voir Mauris pour lui montrer mes textes et c’est lui qui m’a dit: « lances toi et fais connaître tes chansons ». Voilà, rapidement expliqué, comment est né ce qui allait devenir « Lo Mago d’en Casteu ». En vérité, tout est venu un peu par accident: il y a eu des rencontres avec ceux qu’il fallait au moment ou il fallait…le destin… puisque le hasard n’existe pas.

RMM: Mais, tu faisais de la musique ?

CB: Non, ma motivation n’était pas d’être chanteur mais de véhiculer la culture du  Pays ou je vivais, de faire des chansons adaptées à l’époque dans la quelle je vivais. C’est pourquoi, lorsque j’ai rencontré Fabrice Turchi, nous nous sommes lancé ensemble…et c’est ainsi que l’histoire a commencée.

RMM: Si j’ai bien compris, tu n’envisageais aucunement une carrière de chanteur.

CB: Absolument pas, mon seul but est de faire vivre la culture du Pays fort malmenée, de faire en sorte que le « Nissart » soit une langue vivante. Si demain, un jeune du pays parle le Nissart parce qu’il aura entendu nos chansons, je pense que notre action aura atteint sa finalité. Je n’ai rien à défendre, j’ai juste à être ce que je suis. Se placer en situation (négative) de défendre, nous affaiblit et, dans ce cas, nous avons pratiquement déjà perdu. Se mettre en situation d’affirmation (positive)  de sa culture, de sa langue est tout à fait constructif et permet d’envisager un avenir.

RMM: Et le nom du Groupe, « Lo Mago d’en Casteu » pourquoi ? Il y a quelque chose d’inquiétant, un je ne sais quoi d’ésotérique, une image qui tranche avec l’image que les médias donnent de notre Pays (Côte d’Azur et paillettes).

CB: Que ce soit clair, je ne vis pas sur la Côte d’Azur, mais dans le Païs Nissart: il ne faut pas confondre les torchons et les serviettes. Le nom du groupe nous est venu tout naturellement, en associant deux idées forces de ce pays: le Château qui est une référence dans la mémoire collective des Niçois et le Mont Bego qui est une autre référence mythique pour les gens d’ici. J’avais le Bego en tête depuis que, comme je te le disais précédemment, j’avais lu les BD de Sauvaigo: dans une de ces BD, je me souviens, il y avait la tête du Chef, que l’on trouve dans la Vallée des Merveilles, taguée sur un mur de la Vila Vièià. Cette image est restée imprimée dans mon esprit et elle est ressortie quand il le fallait. En fait, « Lo Mago d’en Casteu » résume l’histoire de Nissa et de deux aspect de cette culture multi-millénaire: le Château représente les luttes de ce peuple et le Mago prend la distance nécessaire pour affirmer que cette culture vient de si loin qu’elle est quasiment indestructible. Mais bon, il y  a tellement de gens qui l’attaquent qu’il faut que nous soyons tous vigilants.

RMM: Christian, nous, à « Racines du Pays Niçois » , nous pensons qu’il existe une spécificité Niçoise, mais qu’elle s’est construite au fil des siècles par l’apport de peuples différents (Ligures, Grecs, Romains,Sarrasins, Provençaux) dans la mesure ou notre pays est un lieu de grand passage avec, cependant, une formidable capacité d’intégration: toutes les populations qui s’y sont succédés ont, certes, apporté une part d’elles même mais surtout ont été phagocytées par une culture trés forte à l’image de la rudesse de ce Pays et de son environnement montagnard.  Cela a donné ce particularisme Niçois: les « caga-bléa » sont des écorchés vifs avec la main sur le coeur. Qu’en penses tu?

CB: Oui, cela est vrai et nous avons traduit cela dans un de nos éditoriaux par la phrase suivante: « Entre Clochers et Minarets, laissez moi le soleil du Mont Bego… ». Nous voulons dire, par là, qu’ici, nous sommes des hommes et des femmes libres, que nous ne voulons pas des directeurs de conscience, bref, qu’il ne faut pas nous faire de l’ombre à notre soleil.

RMM: En fait, tu te rapproche des cultures et des religions dites primitives qui sont toutes en harmonie avec la nature et basées sur le cycle solaire. D’ou le clin d’oeil sur votre dernière pochette aux « Indiens » d’amérique: « sioux d’aqui ».

CB: Tout à fait, ce sont des peuples qui ont souffert comme le peuple de notre pays et leur culture est menacée comme la notre. En plus, nous préfèrons la musique comme langage universel que l’anglo-américain.

RMM: Nous sommes tout à fait d’accord. Pour passer à autre chose: vous avez bien tourné cet été (comme les autres groupes Nissart), mais on a l’impression que vous êtes noyés dans une programmation qui préfère la sous-culture de produit formatés que l’on peut trouver n’importe ou ailleurs. Est ce que je me trompe ?

CB: C’est vrai, quand on voit qu’il y a eu je ne sais combien de nuits sur la Prom’ sans qu’un seul groupe du pays n’ait été programmé, quand on voit les Musicalias sans que l’on réserve une petite place au groupe locaux, quand on voit qu’il n’y a pas de lieu pour les groupes Niçois à Nice et que l’on offre Nikaïa à David Guetta, avec 150.000 euros en prime, pour un concert qui, en plus, est payant, on est en droit de se poser des questions. D’autant, et nous en avons fait l’expérience, que les gens venus d’ailleurs et qui sont en vacances ici, seraient intéressés par ce que nous faisons.

RMM: Je suis bien d’accord et cela n’est pas prêt, pour l’instant, de changer. Quand je vais au Carnaval de Venise, je veux entendre de la musique du coin et pas de la techno, idem pour Rio ou d’autres endroits dans le monde. Pourquoi,  à Nice, il n’y a pas de musique Niçoise au Carnaval de Nice ?  Nos élus continue à propager une image fausse de notre pays.

CB: Heureusement, qu’il y a le haut pays ou nous pouvons nous produire, mais, même là, il y a parfois des difficultés. Dans certains villages, on nous a dit: « ah, c’est en patois,alors les gens ne vont rien y comprendre…on ne peut pas vous programmer » Incroyable, non ?

RMM: Parce que, quand ils écoutent de la musique américaine ils comprennent quelque chose ? Il y a quand même de la mauvaise foi. Cela dit, Christian, pourquoi ne vous a-t-on pas vu aux Festin d’Aqui et au Festin dou Pouort ? C’est étonnant quand même.

CB: Oh, il y a sûrement plusieurs raisons, mais en tout cas ce n’est pas de notre volonté de ne pas venir. D’abord, nous sommes un groupe engagé alors nous le sommes pas assez (je vous laisse réfléchir sur ce jeu de mot). Cette boutade mise à part, il faut savoir que depuis que nous avons chanté notre chanson un peu pamphlétaire sur Estrosi, Sarkozy et Ciotti, on nous a déclaré personna non gratta dans tout les endroits ou la ville et le conseil général programmaient: ils n’ont pas pris cela pour des propos de chansonniers mais bien au premier degré. Il n’ont pas compris qu’il y avait de l’humour dans cette chanson et que, quel que soit la couleur du pouvoir en place, l’artiste a un devoir d’insolence.  Ils n’ont pas respecté la liberté de l’artiste et imposé une forme de censure. J’ai une trop grande gueule et j’en paie les conséquences. Mais c’est à l’image de ce qui se passe de l’autre côté du Var.

RMM: Et maintenant, des projets ?

CB: Oui, après un petit moment de blues suite à ces tracas, nous repartons d’un bon pied et nous avons un nouvel album en préparation (nous espérons pouvoir le sortir courant 2011) : la plupart des chansons sont écrites et maintenant il va falloir se retrousser les manches pour les arrangements et l’orchestration, puis les répétitions, avant de graver l’album. Il va y avoir des surprises avec des titres qui déchirent.

RMM: Bien, Christian Bezet, merci de nous avoir consacré ces quelques instants que j’ai trouvé fort agréables. Je rappellerai que « Lo Mago d’en Casteu » est composé autour de toi de Fabrice Turchi, Lionel Carlet, Vinciane Hansberger, Thierry Grosso et  Cyril Itté (il ne faut pas oublier l’ami Antoine Hansberger à la régie son, bien sûr). Longue vie au Mago!

CB: Merci, chau viva.