Les Contrebandiers de la musique…

Je vais vous présenter un nouveau Conte de l’ami Barbajohan qui vous apprendra sûrement quelques points de notre histoire.

 

Un conte de Barbajohan, tiré des « Contes de ma cabane » (octobre 2013)…Quelque part, dans les montagnes de la Countèa de Nissa, entre Cians et Roudoule…

 

Dins la mountagna

Dins la mountagna

Que ce fut en Savoie, dans le Comté de Nice ou au Piémont, nous partageons, encore aujourd’hui, un patrimoine musical populaire commun.
Il n’y a qu’à constater le succès que remportent des groupes comme « Lou Dalfin » ou « Lu Rauba Capèu » pour en être persuadé.

Lu Rauba Capèu

Lu Rauba Capèu

Lors des travaux des champs, des estives, des coupes de bois, qui rassemblaient les communautés villageoises, de part et d’autre des Alpes, il n’était pas rare que des musiciens soient présents pour faire chanter et danser l’assemblée.
Il en était de même pour les grands banquets qui accompagnaient les grands évènements familiaux ou les fêtes patronales.

especialità nissarda

especialità nissarda

L’Etat Français, qui n’est jamais en reste pour inventer de nombreuses taxes et impôts, trouva là une occasion de remplir ses caisses.
Il décida, très tôt, de taxer ces réjouissances populaires en percevant des droits sur les instruments de musique et les partitions.
Les instruments de musique comme les « jourgina » (accordéons diatoniques populaires) furent taxés en terme de droit de douane et d’un droit de timbre annuel (1).
Mais, dans la foulée, on taxa aussi les partitions, déjà, sous le prétexte de répartition des « recettes » au profit des auteurs et des éditeurs-imprimeurs.
Une hypocrisie quelque part, puisque de nombreux compositeurs célèbres n’hésitèrent pas à piller le patrimoine des autres au travers des répertoires des musiques populaires de l’Europe entière (2).
Les partitions musicales étant un moyen indispensable pour véhiculer et partager la musique.
C’est ainsi que la « jourgina » et les partitions devinrent, au même titre que le tabac, les allumettes et l’alcool, un produit de contrebande.

La Jourgina

La Jourgina

En quelle circonstance, ai je appris c et épisode de notre histoire locale ?

Et bien, c’est suite à une bien triste histoire…
Dans la bande de « rabatamalura » (3) d’un village de nos hautes vallées ou je sévissais, il y avait un enfant pas comme les autres. Nous l’appellerons Paul.

una banda de rabatamalura

una banda de rabatamalura

Paul avait des comportements bizarres, il était plutôt triste et réservé.
Nos blagues, nos bêtises, nos jeux, qui nous emplissaient de rires et de joies, bref, notre petit monde ne semblait pas l’intéresser.
Il souriait ou riait fort rarement, il suivait plus ou moins les activités du groupe sans pour autant s’y intégrer. et puis, parfois, il disparaissait pour quelques jours.
Un jour que je m’entretenais de son attitude avec un adulte, celui-ci me dit: « Paul, il ne peut pas être tout à fait comme les autres… faut essayer de le comprendre…son père s’est pendu dans la grange et c’est lui qui l’a découvert. »
Bien sûr, comprenez moi, je voulus en savoir plus: « Il s’était suicidé son père ? mais pourquoi ? »
-« Il faisait de la contrebande occasionnelle avec l’Italie. Quelqu’un a du le dénoncer. Les douaniers ont perquisitionné chez lui et ils ont trouvé de la marchandise: du tabac, de l’or et deux accordéons ».


Sur le moment, je me trouvais plutôt enclin à éprouver de la compassion pour Paul, pris par une sorte de culpabilité pour avoir souvent raillé, devant les autres, son attitude. La mention des accordéons ne m’avait pas interloqué.

Ce fut quelques années plus tard que j’eus l’occasion de recueillir les confidences alcoolisées d’un des derniers contrebandiers des années 50 avec qui j’étais en affaire (4) du côté des granges de Sestrières.
Au cours du récit d’un passage qu’il me fit, j’entendis à nouveau parler d’accordéons et de partitions.
Mais je n’osais démontrer, outre mesure, ma curiosité à ce sujet…le personnage étant inquiétant, je ne désirais pas m’attarder chez lui.

Cette histoire de trafic d’accordéons et de partitions me fut confirmée, quelques années plus tard, par un autre ex-contrebandier de Sospel.
Un certain Ernest la Granouia que certains  reconnaitront peut-être et qui fut le digne successeur de Carlo de Brauss, dans le métier. (5)
Nos contrebandiers étaient pleins de ruses et d’astuces. Ils inventaient tout un tas de procédés pour leurrer les douaniers.
Il faut savoir que ce « savoir faire » se transmettait de générations en générations depuis les temps anciens. Ils étaient capables de passer les lignes de l’armée d’occupation française du temps des barbets comme plus tard ils furent très utiles pour passer les lignes allemandes de 1943 à 1945 afin d’établir des liaisons avec les partisans de Ligurie et du Piémont.
Ils connaissaient leur montagne par tout temps, de nuit comme de jour, hiver comme été.
Ils avaient une telle connaissance de la nature que le comportement des animaux et notamment celui des oiseaux (des geais aux pinsons) les renseignait sur d’éventuelles embuscades.


Certains  avaient poussé l’art de la communication avec la faune au point d’interpeller, par de discrets sifflements, les chamois ou les chevreuils qui leur répondaient et les renseignaient, ainsi, sur la tranquillité d’un passage. Le biais de la trace d’un renard, d’un blaireau ou d’un sanglier, si cet animal avait modifié son parcours, les inquiétait car ce pouvait être le signe d’un poste récemment installé par l’ennemi.

C’est d’eux que j’ai appris à aménager des passages ou des sentiers secrets, en facilitant certains itinéraires en détour ou raccourcis des chemins principaux sans qu’ils se remarquent.
En laissant, par exemple, le début de la trace du sentier dans les broussailles sur plusieurs mètres et en imitant les tunnels que font les sangliers dans les massifs de ronces, de genêts ou de buis.
Certains chemins sont tracés en labyrinthe d’ailleurs, la partie la plus marquée semble remonter vers la droite en débouchant sur… rien, alors que le vrai chemin redémarre en bas à gauche après que l’on eusse traversé un barrage de végétation.
Dans d’autres cas, le sentier débouche sur un véritable piège, le vide, un très mauvais passage dans une barre, ce qui peut être fatal pour des poursuivants, de nuit, dans le brouillard.


A ce jour, il m’est arrivé, je l’avoue, par une telle pratique, d’égarer des indésirables avec leurs deux bâtons alu et leur GPS.
Il y avait aussi le coup de l’âne ou du mulet dressé qui connaissait bien le chemin du retour et qui, équipé d’une petite échelle, installée sur son bât et sur laquelle étaient accrochées quelques lanternes à bougie, donnait l’impression d’un groupe progressant dans la nuit. Cela attirait toujours la patrouille qui se mettait en embuscade tandis que le vrai convoi passait ailleurs, les sabots des bêtes étant empaquetées dans de chiffons pour ne pas faire de bruit.

images

Avec les drones et les dispositifs de vision nocturnes actuels, ces procédés sont devenus, aujourd’hui, obsolètes… quoi que…

Toujours est il que, pendant presque cinquante ans, notre culture commune, et notamment cette musique populaire et conviviale de nos pays de montagnes dut sa survie et aussi sa diffusion à une poignée de « hors-la-loi » qui n’hésitaient pas à braver les dangers naturels, les douaniers et les gendarmes pour ramener, du Piémont, ces superbes « jourgina ».
Aujourd’hui , alors que nous échangeons d’un simple clic sur Internet des fichiers audio MP3 ou des clips vidéo par delà les frontières et les continents, je tenais, au travers de cette histoire, à apporter mon hommage à ces « Contrebandiers de la musique ».

Barbajohan  (par un jour pluvieux d’octobre)

(1) Ces timbres sont encore visibles sur de vieux étuis d’accordéon ou de violon.
(2) La fameuse « Carmagnole » est à l’origine un chant paysan Piémontais.
(3) textuellement: rabatteurs de catastrophe = vauriens
(4)… un vieux fusil Mauser de la guerre de 14/18 ramené du front par son père qui s’en servait pour braconner le chamois.
(5) Carlo de Brauss (homme des bois) contrebandier qui connaissait toute la zone frontière entre Menton et Saorge ainsi que toutes les zones entre l’Escarène, Sospel, Lantosque, Belvédère  et l’Authion. Il fut suspecté par la Gestapo de connaître les emplacements et les planques des maquis. Arrêté et torturé, son corps fut retrouvé sur la route du Col de Brauss. Carlo avait gardé le silence, sauvant, par la même, sans doute de nombreuses personnes.