Entretien avec Manu Mari (Paures Nautres)

« La vida es bela, es lou sistema qu’es marrit » (*1)

 

Paures Nautres-1

 

En lisant cette phrase, j’ai compris que je n’allais pas rencontrer des personnages qui mettent leur langue dans leur poche. J’avais pris rendez-vous avec Manu pour qu’il me parle du groupe « Paures Nautres » et de leur engagement féroce à défendre la « nouostra lenga » …et bien d’autres choses encore. C’est dans son  local professionnel  (Qi-Informatica,20 Carriera Caïs de Pierlas, 06300 Nissa. 06.28.03.23.66.  http://www.qi-informatica.fr.  support@qi-informatica.fr)    que nous avons passé un bon moment de dialogue complice

 Maneu

Robert Marie MERCIER:  Manu, Bonjour, merci de me recevoir chez vous.

Emmanuel MARI:  C’est un plaisir pour moi, même si tout est, encore, en chantier ici, mais le cœur y est.

RMM: J’aimerai que vous nous parliez du Groupe « Paures Nautres », dont le premier album, Dins la testa,  est sorti il y a peu et qui tranche dans le paysage musical Nissart.

disque "Dins la testa"

 

 

 

 

E.M: C’est vrai que nous n’avons pas fait de la musique pour Thé dansant et que notre expression artistique ne se caractérise pas par la langue de bois au niveau des paroles, ou par  la guimauve au niveau de la musique.

RMM:  En fait, vous comblez un vide dans le paysage musical du Comté, car, avant vous, il n’y avait pas de Rock Nissart.

E.M: Oui, nous faisons du rock fusion car c’est notre culture musicale et que nous avons pratiqué longtemps ce genre de musique avant d’essayer de l’enraciner en employant la langue nissarde et diffuser auprès d’un nouveau public de jeunes qui se retrouve dans ce style de musique.

RMM: Bien, avant de revenir sur votre musique, j’aimerai que vous me parliez de vous tous. Quels sont les membres de ce groupe ?

Paures Nautres 

 

 

 

E.M: Notre groupe se compose de cinq musiciens. Il y a Arneu au chant , Pepito à la guitare rythmique, Titi à la Basse, Niko à la batterie et moi même Maneu à la guitare lead. Ce sont bien sûr nos noms de scène.

arneu

RMM: Et vous êtes tous de Coaraze ?

 

 

E.M:  Non, tous ne sont pas de Coaraze, mais, aujourd’hui, tous y vivent et sont à présent bien Coaraziens.

pepito

 

 

 

 

 

RMM:  Alors quelles sont les origines de chacun ?

Titi

E.M:  Mon frère Arnaud et moi même sommes natifs de Coaraze.  Tity, lui vient de Nice, c’est le monsieur de la ville. Pepito, quant à lui, on l’a importé car il était de l’autre côté du Var, de Saint Laurent et il s’est bien acclimaté. Enfin, notre batteur, Nico,  le « pôvre », lui, il n’a pas eu de chance…je dois le dire tout bas…il est de Paris (d’ailleurs on le charrie assez souvent à ce sujet)…mais bon, aujourd’hui nous sommes tous de Coaraze et fier de l’être.

Nico

 

 

 

 

RMM: Le fait d’être à Coaraze a du influencer votre parcours, je pense, car ce village a abrité des personnages  qui ont marqué notre culture.

Coaraza  (Païoun)

EM: En fait, nous avons toujours baigné dans une ambiance nissarde, au point que cela fait complètement partie de nous.  Il est tout naturel pour nous de chanter dans cette langue qui a bercé notre enfance. Et, comme adolescent nous faisions de la musique et particulièrement du rock, tout naturellement nous nous sommes dirigé vers ce style de musique. C’était d’ailleurs une opportunité dans la mesure ou il manquait le rock sur l’échiquier de la musique locale.

RMM: D’ou la naissance de « Paures Nautres » ?

 

EM: Effectivement, en 2003, formation de notre groupe qui se lance dans  un rock fusion puissant en langue nissarde. Nous multiplions les répétitions pendant de nombreux mois pour mettre au point notre répertoire. Nous nous enfermons entre les murs du studio de « La Parra » à Coaraze et cherchons les mots et les sons qui réveillent.

 

Coaraza  (Païoun)

 

 

RMM: C’est vrai que votre musique ne peut pas laisser indifférent.

EM:  Nous avons fait des textes assez forts et engagés afin de marquer les esprits. Face au constat de l’état dans lequel  était maintenue notre culture, nous avons eu la volonté délibérée de provoquer des réactions  avec une certaine violence dans les textes et un son vraiment hard.

RMM:  Vous parlez de l’état dans lequel est maintenue notre culture. Qu’entendez vous par là  ?

EM:  Il n’y a qu’à regarder autour de soi pour voir dans quel état de misère se trouve la culture et l’histoire de notre pays niçois, état entretenu par le pouvoir central ( et peu importe l’étiquette) qui ne fait rien pour favoriser le développement des cultures régionales. Il y a de quoi hurler, non ?

lenga nouostra

RMM: Je ne peux qu’abonder dans votre sens sur ce sujet. Et je suis bien d’accord que nous  pouvons de moins en moins exprimer notre spécificité, notre particularisme (et nous ne sommes pas les seuls d’ailleurs).

EM: C’est proprement scandaleux ! Oui, nous en avons marre du centralisme de cet état. Oui, nous voulons décider, chez nous, ce qui est bon pour nous et de quoi sera fait notre avenir. Oui, nous avons la volonté de prendre notre destin en main. Nous en avons plus qu’assez de cette forme d’impérialisme français et je peux vous faire une confidence: ça ne me fait pas absolument  vibrer quand j’entends « La Marseillaise ».

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RMM: Ce qui nous donne cette belle chanson « La Vergonha » dont le refrain appelle à la révolte: Rebele -ti  Niça ? (traduction: Rebelle toi Nice)

Catarina

 

 

 

 

EM: Oui, elle donne le ton de ce premier CD qui nous a permis de sortir tout ce que nous avions dins la testa (traduction: dans la tête). Ce sont des cris de révolte trop longtemps contenue.

Issa Nissa

 

 

 

 

RMM:  Cet esprit rebelle qui a de tous temps caractérisé les Nissart se retrouve dans ce chant dédié aux résistants Niçois qui se sont battus à l’époque de la Terreur contre les troupes françaises de la nouvelle république qui venaient envahir notre pays et faire subir des humiliations à la population du Comté.

Le saut des français

EM: Oui, Barbets honore la mémoire de tous ces compatriotes qui se battirent dans nos vallées et nos montagnes contre l’occupant, souvent au péril de leur vie.

Lalin Fulconis

RMM: En fait l’esprit du Païs Nissart (Pays Niçois) se retrouve aussi dans des chansons comme « Lou Chapacan » qui était un personnage incontournable du babazouk (c’est ainsi que les Nissart appellent la Vila Vielha, la vieille ville)  ou comme dans « Jardins Secrets » ( dont les superbes paroles sont, je le rappelle, de votre papa J.C Mari) qui nous livre un texte d’une poésie exquise amenant des images fortes de notre terre.

Tinée-27

EM: C’est vrai, cet album respire l’esprit de notre pays et la mentalita rebela des gens d’aqui

RMM: Je me posais un question: entre votre formation en 2003 et la sortie de ce CD en 2012, qu’avez vous fait ?

EM: Après la formation du groupe, nous avons sorti, au bout de deux années de répétitions et de mise au point,  un CD de démo de cinq titres en 2005 pour faire connaitre ce que nous faisions. Nous avons continué à travailler pour trouver notre style propre et notre son et en 2007 nous sommes invités à participer à une compilation, éditée par « Nissart per tougiou » qui s’appelle « Nissa Canta » (traduction: Nice Chante) dans laquelle se retrouvent les artistes niçois du moment comme Mauris, Nux Vomica, Lo Mago d’en Castèu, l’Ontario, Lo Giro de Sandrin, Mannada… C’était, pour nous, une sorte de reconnaissance du travail que nous avions accompli jusqu’alors.

Lo Mago d'en Castéu 1

RMM: C’était la consécration…un nouveau groupe était né.

EM:  Je n’irais pas jusque là mais il est vrai que cela nous encourageait à poursuivre l’aventure.  C’est ainsi qu’en 2088, nous nous lançons dans une série de concerts locaux: le « Festin d’Aqui » à Levens,  le festival « MusiCoaraze », la « 11° Festa d’Occitania » au théâtre Francis Gag à Nice, le festival « Festi’Cant » à Blaussac et aussi sur la scène du Black Box du Cal Bon Voyage pour la « 5° Semana Nissarda » à Nissa.  Nous avons, jusqu’à présent, rencontré un bon accueil du public.

RMM: Ce qui vous a décidé à sortir un premier CD cette année « Dins la Testa ».

Dins la Testa de Paures Nautres

EM: Oui, nous voulions graver ce que nous donnions sur scène: une poésie rageuse et une énergie électrique dans un souffle de liberté authentique.

RMM:  Finalement, nous ne pouvons que nous réjouir de voir apparaitre un groupe, authentiquement « rock » dans le paysage musical nissart. Cela  permet de diffuser notre langue et notre culture auprès d’un nouveau public. Il est bon d’avoir tous les styles représentés dans ce panel:  le Ragga avec Nux Vomica, les ballades avec Gigi de Nissa, la chanson populaire avec Henry Scatena, le Blues avec l’AOC et le rock avec vous.

EM: C’est vrai que nous avons notre public amateur de rock et que, comme, tous les autres artistes, nous nous sommes assignés cette mission de diffuser notre culture.

RMM: Nous aussi, nous nous réjouissons de cette diversité de groupe de musique niçois, sans oublier, évidemment, le groupe indispensable qui fait danser tout le Comté, je veux parler de « Lu Rauba Capèu ». C’est une bonne chose que les Niçois aient pris conscience que la pérennité de notre culture passe par l’évolution de notre musique, car, si  les chants et danses de nos traditions sont importants pour nous,   il n’en est pas moins vrai que la musique doit évoluer pour toucher les jeunes générations et les générations futures. Les Bretons l’avaient compris avant les autres et, aujourd’hui, les « fest-noz » et les « fest-dez » sont pleins de jeunes qui viennent danser et partager leur culture.

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EM:  Nous sommes bien d’accord et c’est pour cela que nous voulons produire un musique nouvelle qui touchera les jeunes générations, sans nous enfermer dans cette culture… car, pour vivre, une culture doit, en permanence, se confronter avec les autres.

RMM:  Sur ce point, je peux rassurer nos lecteurs, car dans votre CD on trouve des chants aux origines diverses mais qui ont pour point commun, la liberté. Par exemple, ce merveilleux chant Catalan, que j’adore,  « L’Estaca » (traduction: le poteau: ce poteau auquel on attachait les résistants catalans). A présent, une question: quels sont vos projets ?

EM:  Et bien, en premier lieu, nous souhaitons nous produire le plus possible dans le Comté de Nice et toutes les propositions seront les bienvenues. Dans un deuxième temps, je voudrais vous parler d’un projet qui nous tient à cœur: il s’agit de nous produire, en parallèle, sous un autre nom « Girou mè lu vielh » (traduction: Tour avec les vieux) en concert acoustique avec de nouveaux instruments sur un répertoire traditionnel. Ce sera l’occasion, lors de concerts « live » de toucher encore un  autre public. Nous espérons pouvoir ensuite associer les deux spectacles. Voilà pour nos projets immédiats…et c’est déjà pas mal.

Concert-Nissart Per Tougiou (2012)

RMM: Ou peut on se procurer votre disque ?

EM: Le disque est en vente à la boutique « Lou Caretoun », avenue Jean Jaurès à Nissa. Autrement on peut le commander en envoyant un chèque de 12 €,50 à Emmanuel Mari, 1997 Route du Soleil, 06390 Coaraze…et le mieux c’est de venir aux concerts lors desquels on peut l’acheter sur place.

"Dins la Testa" de Paure Nautre

RMM: Et bien, Manu, je vous remercie de nous avoir fait voyager dans l’univers de « Paures Nautres » et pour terminer je ne peux m’empêcher de citer la sublime phrase que vous avez inscrite en tête de votre pochette: « Mai que l’arribada es lou caminamen »  (*2)

EM: C’est moi, au nom de tout le groupe qui vous remercie. Chau Viva !

 

Countèa de Nissa

(*1) La vie est belle, c’est le système qui est mauvais.

(*2) Plus que le but, c’est le chemin qui est important.

 

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