L’Ange de Rieurous: un conte d’actualité

L’Amic Barbajohan es revengut. Il est de retour et nous livre un conte qu’il avait écrit en Février 2010 mais qui est d’une actualité  brûlante.

Notre ami Brabajohan avait une vision prémonitoire de la situation actuelle même si les méfaits du système font des ravages depuis longtemps. Une bonne leçon pour tout ceux qui spéculent… Pour ceux qui ne possèdent pas encore « La Nouostra lenga » nous avons ajouté à côté des mots « d’aqui » une traduction en (langue d’oil)

L’ange de Rieurous

Par Barbajohan dans Contes d’automne

~*~

Le notaire avait une grande faim ce matin-là. La veille, il avait envoyé Mietta, sa servante, acheter à la boulangerie de petites tourtes aux herbes et à la brousse.

Il lui arrivait aux narines des odeurs de cuisine alléchantes. Sa servante était en train de faire frire les tourtouns  (tourtes frites)  pour les servir chauds. 
Il s’impatientait, reluquant les vapeurs qui s’échappaient de la grosse cafetière posée sur la table.

Enfin, le plat de tourtouns arriva. Il se servit un bol de café puis en prit un et mordit dedans à pleines dents. Il en ingurgita une bonne moitié, mâcha un peu et se prépara à faire descendre d’un coup de glotte, la succulente bouchée, mais il s’étouffa : quelque chose était resté coincé dans sa gorge ! Il n’arrivait plus à respirer.

De quelques mouvements désordonnés, il fit choir de la table le bol, les couverts, l’écuelle et la cafetière. Les yeux exorbités, rouge, il tomba à genoux.

La servante, attirée par ce raffut, vit la scène et lui fila une grande tape dans le dos. Alors quelque chose de solide remonta dans la bouche du notaire. Il cracha, et un bruit métallique tinta sur le sol. Il se baissa. Qu’était-ce donc ? Un quart de Louis d’or !

La pièce était quelque peu rognée et aplatie, mais elle était parfaitement identifiable.


Il l’essuya, la mit dans son mouchoir et se dit qu’il irait dire deux mots au boulanger une fois sa toilette faite.

– « Non, mais… J’aurais pu y passer ! Si c’est une plaisanterie, elle est plutôt de mauvais goût. Encore, si c’était l’épiphanie… Il va m’entendre ! »dit le notaire en prenant Mietta à témoin.

Une fois habillé, il sortit de chez lui et se dirigea d’un pas alerte et décidé vers la boulangerie du village. Il y pénétra, bousculant de son autorité de notable la queue des clients présents, et s’adressa à la femme du boulanger :
 
- « Mariette, je voudrais parler sur le champ à votre époux. Où se trouve–t-il ? »

– « En bas, au fournil, Monsieur le notaire. Je vais le prévenir. »

– « N’en faites rien, Mariette, je m’y rends.
 »

– « Alors passez par le couloir du fond et l’escalier, l’échelle est abrupte et glissante. »

– « Merci, Mariette. »

Arrivé dans le fournil, le notaire expliqua avec force gestes et mimiques sa mésaventure au boulanger.


– « Si ce n’est toi qui as laissé tomber cette pièce dans ton pétrin…
 »

– « C’est qu’elle était peut être dans la farine ! » l’interrompit le boulanger.

– « Oui, mais je ne m’imagine pas le père Miquelis avoir une pièce d’or dans sa poche. Il n’a même plus les moyens de changer les tuiles cassées du toit de son moulin.
 »

– « Alors que voulez-vous dire ?…
 »

– « Eh bien… Qu’il y a peut-être dans cette vieille bâtisse une cagnotte planquée dans un trou de mur, et qui suite à des vibrations ou au passage d’un mulot, laisse échapper quelques pièces… »

– « Cela voudrait dire qu’il y a un trésor au moulin ? »

– « Sans doute ! Et il est probable que le père Miquelis en reste dans l’ignorance. »

– « Ainsi, nous serions les seuls à savoir ?
 »

– « C’est pas sûr. Cela fait peut-être un certain temps, sans le savoir que tu distribues des pièces d’or… Aurais-tu remarqué ces derniers temps des clients qui se livreraient à des achats inhabituels ? »

– « Non. Les fournées et les ventes sont identiques d’un jour à l’autre… »

Le boulanger se mit à réfléchir, puis il gravit l’échelle qui faisait communiquer le fournil avec la boutique.

« Mariette, tu ne vends plus rien. La boutique est fermée !
 »

– « Mais enfin, tu deviens fada ? Il est à peine onze heures du matin ! »

Le boulanger fit irruption dans la boutique : « Mariette, tu fais ce que je te dis ! »

Puis il regarda les quelques clients de la boutique.

– « Qu’est-ce que vous voulez, vous ? »

– « Ben ? Du pain, comme d’habitude… »

– « Il n’y en a plus ! »

– « Mais enfin, les étagères en sont pleines et les panières aussi ! »

– « Il n’est pas bon ! J’ai eu un problème au pétrissage. Il y a peut-être de l’ergot de seigle !
 »

– « Et c’est quand, qu’il y aura de nouveau du pain ?
 »

– « Demain. Allez, ouste ! tout le monde dehors. On ferme !

 »


La pauvre Mariette n’y comprenait plus rien. Dans le commerce, on ne parle jamais comme ça à la clientèle. Le boulanger redescendit rejoindre le notaire au fournil.

– « Eh bien, mossiu (monsieur)  le notaire, il ne nous reste plus qu’à tamiser les sacs de farine. »

– « Eh bien, tamisons, mon cher ami, tamisons !…

 »

Le boulanger déploya de grandes pièces de drap épais sur le sol, puis il ouvrit deux sacs de farine et tendis un tamis à maille grossière au notaire.

Au bout du deuxième sac, celui-ci avait changé de couleur. Il était blanc des cheveux et des sourcils, du visage, des vêtements et des pieds. Ce qui se remarquait moins sur la tenue de toile blanche du boulanger.

Mariette passa la tête dans le fournil par le haut de la trappe.

-«  Mais vous êtes devenus fous ?! Qu’est ce que vous faites ?

 »

Elle regarda le notaire et ne put réprimer un fou rire tant le personnage était devenu ridicule.

– « Mariette, au lieu de rigoler bêtement, descends-nous quelque chose à boire. Et après tu ouvres en deux toutes les baguettes et tous les coulombs des panières. Et si tu trouves quelque chose… Tu la boucles, compris ?! » dit le boulanger.

On entamait les deux derniers sacs. Soudain, le boulanger s’exclama : « J’en ai une ! J’en ai une ! »

– « Faites-moi voir, faites voir. M’enfin ! Donnez, pour voir ! Lâchez-ça. Donne, enfin ! » s’impatienta le notaire.

Il s’empara de l’objet, souffla sur la couche de farine dessus ses lorgnons et les ajusta.

– « C’est bien de l’or, mais ce n’est pas une pièce. On dirait un amalgame… de dents en or que l’on aurait soudées par martelage. »

– « Oui, eh bien, c’est de l’or quand même. »

– « C’est vrai que dans le temps, les gens conservaient les dents en or de leurs ancêtres et parents décédés, ainsi que les alliances et les bijoux d’ailleurs.

– « Allez, on continue ! dit le boulanger. »

Au bout de quelques tamisades, le notaire hurla à son tour.

– « Ca y est ! Moi aussi, j’en ai une !
 »

– « Faites voir. Faites-moi voir ! Passez-la moi, enfin quoi ! dit le boulanger.

C’est un demi-louis, en bon état. Attendez que je regarde, c’est un « Louis le quinzième ». Mais alors ça ! Pourquoi l’avoir coupé en deux ? »

-«  À l’époque, ça n’était pas la valeur faciale de la pièce qui importait, mais son poids en or, dit le notaire.

 »

Ils trouvèrent encore un bout de chaînette en or ainsi qu’une petite médaille religieuse au fond d’un sac.

– « Allons voir là-haut, les pains, les biscottes et les biscuits » dit le boulanger.

Les deux enfarinés montèrent à la boutique. Ils y trouvèrent Mariette en train de couper mollement en deux les baguettes.

-«  Et alors, tu as trouvé quelque chose ?
 »

– « Ben, non ! Je ne comprends pas ce que vous cherchez » répondit Mariette.

Le boulanger et le notaire s’emparèrent de deux grands couteaux à pain et se mirent à l’ouvrage. Dès qu’un pain était ouvert, ils en espépiaient (émiettaient)  toute la mie en l’égrenant entre leurs doigts. Au bout d’un moment le sol de la boulangerie fut jonché de trognons de miche et d’énormes tas de mie de pain.
Tout à coup, le boulanger aperçut des visages derrière les vitres de la boulangerie. Furieux, il sortit dehors le couteau à la main.


– « Qu’est ce que vous avez, à regarder chez les autres ? Vous n’avez pas honte ? Le magasin est fermé ! F.E.R.M.É ! Vous m’avez entendu ? Allez ouste ! Du balai, dégagez ! Passez au large ! »

Les badauds ne se le firent pas dire deux fois et s’enfuirent. Le boulanger en profita pour fixer les volets de bois, puis il regagna le magasin.

– « Mariette, des bougies. Dépêche-toi !

 »

Après avoir broyé au marteau les derniers biscuits, il fallut se rendre à l’évidence. Il n’y avait rien. Toutes les découvertes avaient été faites dans les sacs de farine.

– « Avec un peu de chance, nous serions les seuls à savoir… » dit le boulanger.

– « Espérons, dit le notaire, en attendant, il nous faudra faire une proposition au meunier, je crois bien. »

– « C’est-à-dire ? »

– « Té ! Racheter son moulin ! »

– « Ça va coûter combien, cette affaire ? »

– « Oh, le moulin est vieux, il tombe en ruine, comme son propriétaire d’ailleurs. Si nous lui faisions une proposition raisonnable, qui lui permettrait d’arrêter son activité et de finir tranquillement ses vieux jours… Vous avez bien un petit pécule ? J’investis la moitié, vous l’autre moitié, et nous partageons ce que vous savez !
 »

– « Oui, j’ai bien quelques économies, mais…

Il regarda Mariette du coin de l’oeil, s’approcha de l’oreille du notaire et lui murmura quelque chose.

– « Cela suffira largement, je pense, répondit le notaire. Héhéhé, mais dites-moi, ça rapporte encore bien la boulange ! »

La nuit était déjà tombée lorsque le notaire regagna son étude et son logement. Un spectre blanchâtre traversa les ruelles du village en longeant les murs, laissant derrière lui des empreintes blanches sur le pavé. Lorsqu’il fit irruption dans le cabinet de l’étude, son clerc était penché sur son écritoire, éclairé par une chandelle.

L’apercevant, il poussa un grand cri.

– « Ahahaaah ! Que me voulez- vous ? N’approchez pas ! Ne me touchez pas ! Partez, sortez, spectre maudit !
 »

– « Enfin ! René, reprenez vos esprits. Ce n’est que moi. »

– « Santa Maria, maïre de Diou (mère de Dieu)  ! Vous êtes vivant ? »

– « Eh ! Bien sûr que je suis vivant ! »

– « On vous a attendu toute la journée. Vous aviez des rendez-vous, on était inquiets. »

– « Bon, on verra ça plus tard. En attendant, trouvez-moi tous les dossiers et les archives concernant le moulin de Rieurous et posez-les sur mon bureau.

 »

Il aperçut son reflet, en passant devant un miroir, et se rendit compte de son allure fantômatique.

– « Je vais dans mon appartement me changer, René, vous pourrez disposer à votre convenance dès mon retour. »

À peine rentré dans ses appartements, il tomba nez à nez avec sa servante.

– Ohi, mossiu ! Que passa ? Ès pas lo jou do caramentran ! (Oh! Monsieur, que se passe t il ? Ce n’est pas le jour de mardi-gras)  Vous vous êtes battu avec le boulanger ? Restez dans l’entrée, je vais vous brosser avant que vous ne m’en mettiez partout. »

– « C’est cela Mietta, faites pour le mieux.

 »

Tout en le brossant, elle continua à lui tenir la conversation.

– « Ça a dû barder pour lui ! Il paraît qu’il a fermé la boulangerie à onze heures. Il y a même des gens qui ont vu Mariette ouvrir tous les pains en deux. »

– « Vous n’en avez parlé à personne, j’espère, Mietta ? »

– « Vous connaissez ma discrétion, Monsieur. Je ne parle jamais de ce qui se passe dans les maisons où je sers. Mais c’est un miracle que je vous aie trouvé ce matin en train de vous étouffer.
 »

– « Et bien, Mietta, j’attends de vous, avec l’assistance du tout puissant, un autre miracle.
 »

– « Lequel, Monsieur ? »

– « Que vous n’en parliez à personne !

Un peu vexée d’être étiquetée pipelette, Mietta ajouta, la bouche pointue :

-«  Mûnsieur dînera bien ce sûar ? »

– « Tenez-moi quelque chose au chaud, je vous prie, j’ai un travail urgent à finir à l’étude. Je mangerai plus tard. Vous pouvez rentrer chez vous, ne m’attendez pas…

 »

Une fois changé, le notaire regagna son étude, où il congédia son clerc. Sur son bureau, il trouva deux coffrets d’archives poussiéreuses. Il les ouvrit et en sortit vélins et parchemins, ainsi que d’autres vieux écrits. 
Le moulin de Rieurous avait été propriété de l’évêque de Glandève qui l’avait cédé au Grimaldi, de Beuil, qui le cédèrent quelques siècles plus tard à la famille Badat ; laquelle le conserva jusqu’à l’occupation française. Considéré comme bien d’émigrés, il fut vendu à un dénommé Fulconis, qui à son tour le revendit à un certain Trucchi, lors de la restauration Sarde. Enfin il entra dans la famille de l’actuel meunier, Ange Miquelis, en 1841.
Entre deux documents, il trouva un récépissé du tribunal de Nice, daté de 1795. Ce document faisait état de la protestation et de la demande d’indemnisation d’un certain Emile Fulconis qui se plaignait des déprédations commises par les soldats français sur son moulin situé à Rieurous, lors d’une opération menée contre les Barbets. Le notaire n’eut pas le temps de voir les chandelles se consumer. Il s’endormit sur son bureau, bercé d’histoire et rêvant de l’Eldorado.

Chez le boulanger par contre, on n’était pas prêt de s’endormir. Après avoir pétri et mis en forme, le boulanger se dit qu’il allait prendre un petit somme de deux heures, ou un plus, avant de cuire. Le four était lancé, et il serait prêt à enfourner à son réveil. Il monta jusqu’à son appartement, se déshabilla dans la cuisine, et rejoignit sa chambre. Il souleva draps et couette, et se prépara à s’allonger.

– « Fais moi un peu de place, Mariette…
 »

– « C’est toi ? Ben tu manques pas de culot ! Tu m’as traitée comme une moins que rien toute la journée. Tu ne me dis rien de ce qui se passe. Et tu espères te réchauffer dans mon lit ?! Fous le camps !
 »

– « Mais enfin Mariette ?.. ».

– « Tu dormiras à nouveau dans ce lit quand tu m’auras dit ce que vous complotez, le notaire et toi. Et avant, vas te laver, tu sens le vieux bouc !
 »

– « Je suis crevé, Mariette, laisse-moi me coucher, allons, sois raisonnable… »

– « Si tu ne sors pas de ce lit, à partir de demain, je vais dormir chez ma sœur ! Et elle ajouta : Et à la moindre brusquerie, tu ne me reverra plus jamais ! »

Devant tant de détermination, le pauvre boulanger s’exécuta. Après s’être débarbouillé à la paillasse, il revint dans la chambre. Mariette avait allumé une bougie et lui pointa d’un doigt ferme la chaise à coté du lit. « Tu t’assois là et tu me racontes tout, tu entends ? »

Le boulanger lui raconta tout ! Mariette lui dit : « Et s’il n’y a pas de trésor ? Tu auras compromis ton commerce et perdu nos économies !

– « Enfin, Mariette, c’est le notaire, c’est pas n’importe qui. C’est quelqu’un d’intelligent et qui a de l’instruction. S’il mise sur une affaire, c’est pour la réussir, et des affaires, il en brasse beaucoup, tu sais ! On peut en avoir confiance, pour ce qui est de l’argent. Et pour moi, c’est un honneur, qu’il m’associe avec lui. »

– « Oui, mais si ça ne marche pas ! Lui, il n’aura perdu qu’un doigt, tandis que toi, tu auras perdu une jambe.. »

– « Ah, les femmes, si l’on vous écoutait, on ne ferait jamais rien ! »

Le lendemain matin, à dix heures et demie, le notaire s’en vint chercher le boulanger. Il avait loué un cabriolet tiré par un cheval, afin d’effectuer les sept kilomètres qui séparaient le village de la vallée du Rous. De là, il faudrait encore compter vingt bonnes minutes de marche pour grimper jusqu’au moulin.

Avant de quitter sa boutique, le boulanger accrocha un écriteau sur la porte d’entrée : « Le pain est rationné à partir de ce jour » ; ce qui jeta la consternation parmi les clients et la population. Y aurait-il des bruits de guerre à nos frontières ?

Malgré les cahots de la route, le boulanger ronfla tout le long du chemin.

Arrivé à l’embranchement du chemin muletier qui menait au moulin, le notaire attacha le cheval à un arbre et réveilla le boulanger, afin qu’il l’aidât à dételer le cabriolet. Puis il prit deux paniers recouverts de serviettes : « De quoi casser la croûte en arrivant et faire quelques petits cadeaux à notre ami le meunier. Cela facilitera la négociation ».

Le boulanger était courbatu et marchait tout de guingois ; mais enfin, cahin-caha, ils se mirent en route. Dans un premier temps, le chemin longeait le torrent, au milieu d’une végétation luxuriante, et le chant des oiseaux se mêlait à la mélodie de l’eau sur les rochers.
Mais à présent, le sentier montait dur, faisant des lacets à flanc du ravinas (ravine) au fond duquel coulait le Rieurous. Enfin, ils débouchèrent sur un petit plateau, et entre deux haies, ils découvrirent le moulin.
En s’approchant, ils constatèrent l’état de délabrement de l’édifice. Cela devrait faire un moment que les murs n’avaient pas été rejointés. Seules les pierres d’angle et les pierres d’encadrement avaient conservé leur aspect solide. Ailleurs, il était évident que par manque de crépi protecteur, le gel avait fait son travail destructeur jusque dans le cœur de la pierre. Les boiseries apparentes avaient l’air grises, esclapées (fendues)  et vermoulues. Quant au toit, il y manquait des tuiles et la plupart de celles qui tenaient encore grâce aux lauzes étaient fendillées et brisées. Aucun bruit d’eau ou de mécanisme n’émanait du moulin.


Un bruit attira alors leur attention, comme de grands coups frappés dans l’eau : Floc ! Splach… Spouf ! …Resplash, Flofchle ! Intrigués, ils se dirigèrent vers la source du bruit. Enfin ils aperçurent le meunier en train de bêcher dans un canal.

-«  Oh, mestre moulinier ! dit le boulanger.
 »

– « Quien es (Qui est là?)  ? Il y a quelqu’un ? Ah, bonjour. Excusez-moi, j’étais en train de dévaser un béal (bief) … »

– « Faites, faites… dit le notaire. »

– « J’arrive, dit le meunier tout bachassé (crotté)  et posant sa sapa (houe). Mais je vous reconnais, vous ! vous êtes le notaire.. »

-« Lui-même, Mestre Miquelis, enchanté de faire votre connaissance. »

– « Je connaissais feu monsieur votre père, mais vous, je ne vous avais aperçu que de loin, lors de la foire » » . Et il reprit « È l’austre, vé, ès lu panetié ( Et l’autre tiens, c’est le boulanger) . Tu as laissé la boutique à la Mariette ? Que me vaut le plaisir de votre visite ?
 »

– « Nous sommes venus pour vous faire une proposition. dit le notaire. »

– « Ah bon ?… »

– « Comment vont les affaires en ce moment ? »

– « Oh, ce n’est plus comme dans le temps. Me fa viehl e lo moulin tamben (Je me fais vieux et le moulin aussi)  ! Avant, en plus du blé, du seigle, et du petit épeautre, je traitais l’avoine et l’orge. Je mettais aussi en route la petite meule et le pressoir pour les olives, les noix, les faînes de hêtre. Mais je me fais vieux. J’ai du mal à charrier les sacs et les couffins. Il y a des travaux que je n’arrive plus à faire et je n’ai pas suffisamment d’argent pour le faire faire par d’autres.
 »

– « Justement, dit le notaire …si nous vous proposions de vous racheter le moulin ?
 »

-«  La bâtisse ne vaut plus grand chose dans l’état où elle se trouve. Mais j’en vis encore. Et puis qu’est ce que je pourrais faire, sans parler que c’est aussi ma maison, ce moulin. »

– « En parlant de maison… Si nous rentrions casser une croûte et boire un coup, dit le notaire, tout est dans les paniers. »

– « Pourquoi pas, dit Mestre Miquelis, mais pas dans la maison, il y a trop de désordre. Allons nous installer dans la grand’ pièce du moulin. »

La servante du notaire avait bien fait les choses. Il y avait des petits pâtés en croûte, une pissaladière, une tourta de bléa (tourte de blette) salée aux lardons, une truccia (truite)  aux herbes truffée, des beignets de fleurs de courgettes et enfin des gansa (ganses : beignets niçois pour le mardi-gras) à la farine de châtaigne et au miel.
Quant aux vins, ils étaient contenus dans des carafes dont les bouchons étaient sertis à la cire rouge. C’étaient des vins rares pour la région, deux bordeaux et un bourgogne. Au milieu du repas, l’ambiance s’était franchement détendue.

– « Voyez, monsieur le notaire… En ce qui me concerne, une petite maison avec une cuisine et une chambre, une cave, un séchoir et une petite remise me suffirait. Si en plus, j’ai accès à l’eau pour cultiver quelques légumes sur deux riboun (talus)  et de quoi élever quelques poules et quelques lapins… Je ne suis pas difficile. Mais j’y suis attaché, à ce moulin. Si les gens qui le reprenaient le réparaient et en faisait un bel outil, je partirais tranquille. »

– « Justement, c’est notre projet. Restaurer le moulin pour en faire un outil de production. C’est pour cela que je m’associe à un boulanger », dit le notaire.

– « Il est vrai qu’une boulangerie à besoin de farine. Mais j’ai d’autres clients fidèles, une quinzaine de familles qui viennent moudre pour leurs besoins et qui vendent leurs surplus à l’extérieur quand la récolte est bonne. Et depuis des lustres, ils payent le travail du meunier en farine, à laquelle se rajoutent parfois quelques fromages, quelques pommes de terres, voire du gibier… Ce sont des gens qui sont pauvres et n’ont pas beaucoup d’argent. »


– « Ne vous inquiétez pas. Nous ne changerons rien, sinon que nous disposons des capacités de commercialiser au bourg les marchandises qu’ils nous troquerons », dit le boulanger.

– « Mais c’est qu’une fois le moulin réparé, il vous faudra un homme de l’art, pour le faire fonctionner. »

-«  Nous avons quelqu’un ! dit le boulanger. »

– « J’espère que n’est pas ce bâti beuil (ce moins que rien) , cet ivrogne de Carubas ?! Que je l’ai foutu dehors ! Comme apprenti, il ne valait rien, et comme ouvrier encore moins ! »dit le meunier.

– « Non, c’est quelqu’un qui vient d’une famille de meuniers d’Albenco, se rattrapa le notaire.

– Ah… oun Piemountès (un Piémontais) … Remarquez, ces gens-là sont frugaux et durs à la tâche. Et,  poursuivit-il, cela ne vous gène pas que je compte dans ma clientèle deux autres boulangers du canton ?
 »

– Je vois qui c’est, dit le boulanger, mais il y a du travail pour tout le monde. Nous ne sommes pas concurrents. Ils bénéficieront des mêmes prix que moi.

– « En ce qui concerne votre future maison, Monsieur Miquelis, je dois pouvoir vous trouver ce qui vous conviendrait dans ma clientèle. J’aurais même des propositions à vous faire, afin de placer judicieusement votre petit pécule, de manière à vous assurer une petite rente à vie. Et pour vous tranquilliser -et je pense que mon associé n’y verra aucune objection- je vais vous proposer un intéressement aux bénéfices des activités du moulin à hauteur de trois pour cent par an. »

– « Et pour mon déménagement ? »

– « Nous en assurerons la préparation, et prendrons les frais à notre charge, dit le notaire.

– « Je n’ai pas grand-chose, deux mulets et une gareta (charrette)  de quinze pans suffiront pour les transporter. Mais il faudrait peut-être que je range un peu et que je nettoie le moulin. Je ne voudrais pas vous laisser les choses dans un tel état ! »

– « Surtout n’en faites rien ! Si vous vous faisiez mal, ou autre… Nous nous le reprocherions », dit le notaire.

– « Oui oui, ne vous tracassez pas. Surtout ne touchez à rien. Nous en faisons notre affaire », dit le boulanger.

– « Mestre Miquelis, j’ai votre parole de principe. Dans les jours qui viennent, je reviendrai avec une proposition et des actes à signer », dit le notaire.

– « Vous voudriez sans doute visiter le moulin ? » demanda mestre Miquelis.

– « Avec le plus grand intérêt. Surtout n’hésitez pas à tout nous expliquer, même dans le détail », dit le boulanger

.
- « Cela m’intéresse aussi au plus haut point », ajouta le notaire.

-« Et s’il vous reste des sacs de farine, nous vous rachetons tout le stock au prix habituel, bien sûr, s’empressa de dire le boulanger, en regardant le notaire, qui apprécia son initiative.

Aussitôt encouragé, il ajouta : « J’enverrai dès demain un charretier chercher les sacs ».

Durant la visite, le notaire sortit un calepin et un crayon, et prit de nombreuses notes complétées par des mesures qu’il essayait discrètement d’évaluer en pas et en pieds. Le boulanger et le notaire arrivèrent là où ils avaient laissé leur équipage, alors que le soleil se couchait. Les derniers kilomètres se déroulèrent alors que la nuit était tombée, et ils durent allumer les lanternes à bougie du cabriolet. Heureusement, même si elle n’était pas pleine, la lune était précoce et le cheval y trouvait son chemin.

Durant la route, la discussion se poursuivit entre les deux compères.

-«  Il est évident que nous ne pouvons confier les travaux de recherche à une tierce personne », dit le boulanger.

– « Les personnes de confiance se font rares, et l’éclat de l’or peut perturber bien des esprits ! » dit le notaire.

– « Mais si nous travaillons tous deux là-haut, qui va nous remplacer ? J’ai une fournée quotidienne à mener à bien, moi !
 »

– « Et moi une étude à tenir, dit le notaire, toutefois vous pourrez embaucher un ouvrier boulanger, le temps des travaux »

– « Cela va faire encore des frais ! »

-«  Allons, il ne faut pas être mesquin. Dites vous bien, mon cher associé, que dans la finance et les affaires, plus on joue gros et plus le rapport est énorme. Vous voyez, moi, je pense engager un jeune étudiant d’Aix-en-Provence, en fin d’année de droit, qui aiderait mon clerc ; lequel d’ailleurs connaît bien les dossiers. Ainsi je n’aurais plus qu’à superviser. De toute façon, vous verrez, lorsque nous aurons trouvé le trésor, le labeur du pétrin et la chaleur du four vous lasseront très vite. Vous aussi, vous vous contenterez de superviser le travail de vos employés.

 »

Le boulanger ne répondit pas. Il se voyait déjà propriétaire de plusieurs négoces, descendant en costume d’un fiacre pour aller superviser le labeur de ses obligés.

– « Que pensez vous de la discussion que nous avons mené avec le Meunier ? » dit enfin le boulanger, rompant le silence.

– « J’ai été agréablement surpris par votre répartie et votre sens des affaires, mon cher associé. Vous devriez vous aussi vous lancer dans le commerce de biens », répondit le notaire.

– « Au début, j’étais un peu timide, puis après c’est venu tout seul. »

-« 
Je pense que j’ai dans mes dossiers une petite propriété qui ferait le bonheur d’Ange Miquelis. C’est une ancienne dépendance d’un domaine qui est lui-même largement hypothéqué. Je pense pouvoir négocier cette affaire pour, ne vous vexez pas, une poignée de pain !

– « Et cela vous prendra combien de temps ? »

– « Trois jours, tout au plus !

 »

Entre eux, les deux compères mirent au point une foule de détails. Arrivés au village, ils étaient ravis et se congratulaient mutuellement.


La nuit même, le notaire écrivit à un ami avocat du barreau d’Aix-en-Provence, afin qu’il lui trouvât dans les plus brefs délais le personnel qu’il recherchait.

De sa plus belle écriture, et malgré ses réticences, Mariette en fit de même, auprès du podestat de la corporation des patrons boulanger à Nice.

Le lendemain après midi, le notaire rejoignit le boulanger dans son fournil.

Cette fois, il avait apporté une grande blouse de maquignon et des braies de toile blanche, afin d’éviter de s’enfariner à nouveau. Ce qui aurait pu attirer l’attention, voire susciter des commentaires désobligeants sur la nature de leur relation.

La partie de tamisade se poursuivit, et elle fut fructueuse.

À la fin de la journée, on fit les comptes. Il y avait presque huit grammes d’or en vrac provenant de divers éléments, deux pièces à l’effigie de Louis XI, un escudos espagnol du temps du Duc d’Anjou, et enfin trois pièces en argent gréco-romaines.

– « Nous avons bien fait d’y acheter, son stock de farine… Au taux de l’or à la bourse de Londres, cela nous rembourse largement ! Au-delà des frais que nous avons engagés », dit le notaire.

– « J’imagine déjà ce que nous allons découvrir ! » dit le boulanger.

– « Je pense que ce que nous avons récupéré n’est qu’une infime partie de ce qui doit être  encore caché là-haut, répondit le notaire.

Trois jours après, le notaire et le boulanger reprirent le cheval et le cabriolet, pour retourner au moulin de Rieurous. Le notaire avait apporté une mallette contenant divers papiers et un écritoire de voyage.

Arrivés au moulin, ils appelèrent : « Monsieur Miquelis, c’est nous ! »

Le meunier apparut sur le pas de la porte du moulin, un balai de genet à la main.

– « Ah, c’est vous… »

– « Nous venons pour conclure !
 »

– « Pour conclure quoi ?.. »

-«  Ben, la vente du moulin, pardi ! »

-«  C’est à dire que l’autre fois, vous m’avez bien régalé et bien fait boire… Depuis, j’ai réfléchi »

– « Mais enfin, dit le notaire, nous étions d’accord sur les principes !… »

– « Les principes oui, mais les détails aussi, ont leur importance.
 »

– « Et qu’est ce qui ne va pas ? »

– « On n’a pas parlé d’argent ! »

– « Justement, nous sommes là pour en parler.
 »

– « Bon, bon, rentrez… dit le meunier.

 »

À peine entré, Ange Miquelis les invita à s’asseoir autour de la table. Puis il fit le tour de ses invités et s’exclama en passant derrière le notaire : « Tiens, il y a quelque chose par terre. Pourtant, je venais de balayer. Qu’est ce que c’est ? dit-il en se baissant pour ramasser l’objet. On dirait un sou ?

– « C’est à moi, à moi ! s’écria le notaire. Elle a dû s’échapper de ma poche en m’asseyant. »

Le meunier posa la pièce sur la table en disant : « C’est un sou porte-bonheur, alors, car c’est une pièce des anciens temps ».

– « C’est cela même, un porte-bonheur que mon grand père maternel m’avait offert quand j’étais petit. J’y tiens beaucoup », dit le notaire.

– « Et bien, il ne s’était pas moqué de vous, votre grand père, parce que d’après moi, c’est de l’or » dit le meunier.

– « Vous croyez ? » dit le boulanger.

– « Pour sûr ! Je n’en ai pas beaucoup vu dans ma pauvre vie, mais je sais encore le reconnaître », dit Ange Miquelis.

– « Plaqué or, rectifia le notaire, mon grand père avait fait faire le travail par un bijoutier de Nice. Il pensait que j’en ferai une médaille. Et il avait raison, comme cela, j’aurais eu moins de chance de la perdre. Je vous remercie encore de l’avoir retrouvée. »

– « Bien, et si nous passions aux choses sérieuses ? » dit le boulanger.

– « Oui, je vous écoute, Mestre Miquelis, exposez-nous vos griefs… »

– « En gros, en échange du moulin, vous me trouvez une petite maison. Bien. J’ai une cheminée pour accrocher la marmite que j’amène à la crémaillère. Mais qu’est ce que je mets à bouillir dans la marmite ?

 »

Le notaire regarda le boulanger.

– « Vous voyez, vous ne dites rien… Je ne tiens pas à vous voler en vous vendant hors de prix cette vieille bâtisse. …Mais qui une fois rénovée, vous rapportera de l’or, dit Ange Miquelis, alors que moi, pauvre vieux dans ma petite maison, je devrai me suffire de navets et de rutabagas dans ma marmite. L’affaire ne serait raisonnable pour aucune des parties, vous voyez… Dommage… »

Le notaire pris les choses en main : « Écoutez, Mestre Miquelis, Je suis sûr que nous allons trouver un arrangement. Déjà, si nous sommes d’accord pour valoriser le prix de la maison sur celui du moulin, nous aurons fait un grand pas. Maintenant, nous pourrions examiner le principe d’une rente viagère. Prenez un bout de papier, là sur la table, et un crayon. Inscrivez-y le chiffre qui vous paraît raisonnablement correspondre à vos besoins.

Ange Miquelis prit le papier et y inscrivit un chiffre, il plia le papier et le tendit au notaire.
Le notaire déplia le papier, et murmura : « Ah ! …Quand même ! » Il montra le papier au boulanger : « Effectivement, quand même ! » dit-il a son tour.

– « Vous voyez, c’est pas évident ! Eh bien, tant pis.. »

– « Attendez. Mestre Miquelis, je vais inscrire à mon tour un chiffre… Vous en prendrez connaissance et rectifierez le vôtre en conséquence. Nous finirons par arriver à deux chiffres proches l’un de l’autre », proposa le notaire.

– « D’accord, repassez-moi le papier.

 »Ange Miquelis reprit le papier et y inscrivit un nouveau chiffre. Au bout d’une dizaine d’allers et venues, le notaire s’exclama : « Enfin, nous ne sommes plus qu’à deux cents sous de différence et vous ne bougez plus votre chiffre ! »

– « Es que un seou es un seou (C’est qu’un sou est un sou) , monsieur le notaire, alors vous pensez, deux cents sous !

 »

Le notaire montra le papier au boulanger qui lui dit : « Le fait que mestre Miquelis ait retrouvé votre porte-bonheur vaut bien deux cents sous, non ? »

– « Oui bien sûr, dit le notaire, allons topons là ! »

– « Et pour mon déménagement ? » s’enquit le meunier.

– « Je vous envoie dès demain matin le charretier et ses portes-faix, en attendant nous allons parapher et signer les actes. »

Le meunier lut attentivement les contrats et les signa. Le notaire les signa à son tour, les revêtit de son cachet et lui remit un exemplaire. « Eh bien, maintenant nous pouvons boire un coup, dit Ange Miquelis. Il me reste un vieux muscat, vous m’en direz des nouvelles ! »

En reprenant le cabriolet, le boulanger dit au notaire : « Vous avez fait preuve d’un sang-froid remarquable, et d’un esprit imaginatif, au sujet de la pièce que ce vieux grigou venait de trouver…

 »

– « Oui, il était temps que nous concluions l’affaire. S’il s’était douté, ne serait-ce qu’un seul instant, que cette pièce était tombée de l’un de ses murs, c’en était fini de notre affaire. Mais il a été plus coriace que je ne l’aurais pensé dans la négociation. Enfin, c’est fait. »

– «  Et entre nous, nous n’avons qu’un contrat moral de confiance réciproque ? »

– « Point du tout, vous passerez demain à mon étude, je vous soumettrai une proposition, un budget, et nous provisionnerons un compte. Je n’ai qu’une parole, mon cher associé ! » répondit le notaire.

Quelques trots de cheval plus loin, le boulanger réfléchit et lui dit : « Mais une fois le meunier parti, en notre absence, qui gardera le moulin ? »

– « Nous allons acheter deux féroces molosses que nous attacherons sur place.

 »

Ainsi, le notaire et le boulanger étaient devenus les nouveaux propriétaires du moulin de Rieurous, appelé aussi dans le pays le moulin de l’Ange à cause du prénom de son ancien propriétaire.

Dès qu’ils furent disponibles, nos deux compères entamèrent les travaux et une fouille minutieuse. Ils partirent tout d’abord de l’hypothèse suivante : le trésor devait se trouver dans la partie du moulin qui devait recevoir et traiter la farine. Soit à la sortie de la meule, soit à l’endroit où l’on séparait le son, soit encore du côté de la bluteuse, à moins que ce ne fut à l’ensachement ou à l’endroit où le meunier fermait et cousait les sacs.

À force de faire des trous dans les murs et de desceller des pierres, il arriva ce qu’il devait arriver : le moulin finit par s’écrouler !


Cela ne les découragea pas pour autant, et ils finirent par démolir ce qui tenait encore debout. Le bilan fut maigre, ils trouvèrent encore une trentaine de pièces mais la plupart en bronze, voire en cuivre.

Au bout d’un mois de dur travaux, ils renoncèrent. En attendant, leurs officines avaient périclités. Le boulanger dut se remettre à son fournil et le notaire à son étude.

Ils essayèrent bien de revendre le terrain, mais en tirèrent un bien maigre prix en regard de leur investissement. 
Mais ne versez pas trop de larmes sur leur sort.

Au bout de cinq ans, le notaire se refit une santé financière en escroquant un peu plus ses clients. Quant au boulanger, il revendit plus cher ses préparations au prétexte que la farine était plus chère, puisqu’elle venait de plus loin.


Quant à l’Ange, il finit ses jours tranquille dans son petit paradis où il ne manqua jamais de rien.

Il regrettait parfois l’odeur du froment frais que l’on écrase, et surtout les si jolies petites pièces de sa cagnotte ancestrale qu’il avait par mégarde fait tomber dans les sacs de farine.

Les seules victimes collatérales de cette histoire furent les paysans, qui durent vendre le grain à des marchands pour acheter de la farine ou du pain.

Certains n’y trouvant plus leur intérêt, finirent par cultiver autre chose, ou firent de l’élevage. On cessa de moissonner et de sélectionner la semence.

Les plus fragiles ne renouvelèrent pas leurs baux où cédèrent leur terre, n’ayant pu s’adapter. Ainsi tout un pan de l’économie locale disparut.

Ce qui se ressentit toutefois sur le chiffre d’affaires du successeur du notaire.

La terre à mouton se vendait beaucoup moins cher que la terre à blé. Et la valeur des baux chuta, elle aussi.

Toutefois ne vous inquiétez pas, pour le nouveau notaire, ce phénomène fut compensé par le jeux des intérêts des hypothèques.

La morale de cette vielle histoire de nos vallées ?

Il n’y en a pas ! 
Cependant, quand je lis la presse où que j’écoute la radio, j’entends parler par d’éminents spécialistes de crise économique ou financière. Et cela m’a rappelé cette histoire, le trésor de l’Ange…


Mais vous savez, après tout, ce que j’en dis ou ce que j’en pense ne regarde que moi. Enfin, méfiez-vous quand même des anges, qui sont parfois aussi vénaux que les hommes d’argent.
Allez, viva, portès vous ben ! (Portez vous bien !)

Février 2010