Peau d’âne et le Prince Charmant.

Notre ami, le pâtre Patrice Barbajohan, nous livre ici un de ses derniers « contes de ma cabane ».

 

Celui-ci puisse dans l’imaginaire des contes et légendes européennes (Perrault, Grimm, Andersen)  qui ont bercé notre enfance.

 
Ce matin là, il y avait du brouillard , quand j’ouvris la porte de la bergerie, ces dames et leurs progénitures se précipitèrent en caracolant dans une course effrénée jusqu’au passage du torrent dans la petite gorge avant d’attaquer la longue montée vers les pâturages.
Je suivais avec mon chien, au cul du troupeau sans les pousser, faut dire que ça monte dur, deux cents mètres de dénivelé en suivant un large chemin qui s’élève au fur et à mesure le long du torrent qui lui s’encaisse de plus en plus profondément dans la montagne ouvrant un défilé au milieu d’un petit canyon.
Le paysage en face est constitué de hautes falaises de calcaire dans lesquelles on aperçoit parfois un chamois.
Puis, le chemin traverse lui-même en corniche un bouleversement de rocher avant de franchir un étroit passage qui s’ouvre dans une grande balme qui surplombe tout, bien pratique pour venir s’y abriter avec le troupeau au moment des giboulées. D’habitude les bêtes m’attendent là, où deux lacets plus haut à la sortie…


Mais, là, rien, elles avaient cavalé les garces…directement vers le col.
A la sortie du passage de la balme, que j’appelais la porte du temps, tant le lieu était étrange, il faisait beau, j’étais passé au dessus du brouillard. J’aperçus la queue de mon troupeau à environs trois cent mètres.
C’est pas bien grave, me dis je, elles s’arrêteront pour manger au premier plateau après le col.
Passé le col, elles étaient bien là, s’étant ralentie pour s’éparpiller et manger.
Je me dis que j’allais les contourner, et les barrer un peu plus haut avant qu’elles n’attaquent la seconde montée , deux cent mètre de dénivelé, qui débouchaient sur un second plateau ou s’échelonnait une série de plateau herbeux.
Je suivis le chemin de crête, qui domine ce petit plateau, et allait me « tanquer » (1) au départ de l’autre passage. A l’écoute des sonnailles, elles étaient calmes, la pente dans les jambes, je m’assis. Au bout d’un moment, j’ouvris la bouteille du thermos et me servis un café dans le gobelet. Une fois  mon café bu, l’envie de fumer une petite pipe me vint. Je sortis ma pipe et mon « zypo » (1) de la poche de ma veste de treillis, et mis la main dans ma musette, j’y trouvais à l’aveugle mon paquet de tabac, que j’ouvris. Je pris une grosse pincée de tabac, en bourrais le foyer de ma pipe, l’allumais et tirais quelques bouffées.
Au bout d’un moment, je me préoccupais de mes brebis, je me relevais et descendis vers le plateau.
C’était bizarre, à la fois les lieux m’étaient familiers, et à la fois, ils avaient changé. Les arbres étaient beaucoup plus grand et beaucoup plus haut, d’une pâture arborée, j’étais à l’intérieur d’une grande forêt.
Je découvris bientôt adossé au départ de la pente, une cabane.
« ça alors, une cabane ici, elle n’y s’y trouvait pas la semaine dernière ? »
C’était une drôle de cabane, pas un abri de pierre sèche avec des lauzes sur le toit comme l’on fait par ici. Non c’était une cabane qui ressemblait à une petite maison, avec un toit pointu en chaume à deux pentes, une porte de bois et, de part et d’autre de la porte, deux petites fenêtres à huit petits carreaux de verre.
La cheminée fumait et il s’en exhalait une appétissante odeur de daube mijotant.
Hippie mon chien se mit à japper, je regardais dans la direction de mon chien.
Sous un vieux et immense hêtre se tenait un couple de petit vieux assis sur un banc et qui gesticulaient.
Quelques bribes de conversation me parvinrent aux oreilles
– Tu parles d’un Prince Charmant, jamais là !
– Je vous en prie ma mie, écoutez-moi !
Ne voulant paraître indiscret, je me raclais la gorge et toussais plusieurs fois.
Ils levèrent le regard vers moi, Hippie se précipita alors vers eux toujours avide de caresses et d’odeurs.
Je fis quelques pas vers eux : « Ne vous dérangez pas m’sieur, dame, je suis Barbajohan, le berger, je ne fais que passer. »
– Mais venez, approchez, cher monsieur, me dit la femme.
La femme avait la cinquantaine, encore svelte, un visage pourvu tout juste de rides de rires, de long cheveux blanc blond. Elle était vêtue, d’une longue robe de lin, toute rapiécée, d’un chemisier brodé, recouvert d’un chasuble de laine, avec des parements et quelques pièces cousues.
L’homme était assez grand, encore athlétique, malgré un ventre bedonnant, il était chaussé de bottes portant des éperons d’argent, un pantalon bouffant en dessous d’une taille haute, un surcot de cuir richement décoré et une cape qui elle aussi laissait apparaître de nombreuse trace de raccommodage. Il était coiffé d’un large bérets rouge, porteur de trois grandes plumes de Paon.
– Veuillez, me pardonner, pour cette intrusion, m’sieur, dame, j’allais tourner mes moutons pour les envoyer plus haut. Mais dites-moi, cette cabane, ça fait longtemps qu’elle est là ?
– Cent cinquante ans, cher monsieur, cent cinquante ans, à attendre dans ce trou perdu, que Monsieur daigne venir me chercher pour enfin me conduire à son château.
– A qui ais je l’honneur, dis-je ?
– Peau d’âne répondis la femme, et l’autre, à côté, c’est le Prince Charmant. 
Enfin Charmant, c’est de trop. Parce que je vais vous dire Monsieur, je ne l’ai pas souvent vu, toujours en vadrouille, monsieur.
– Mais enfin ma mie, vous saviez bien avant de m’épouser que j’étais prince et chevalier au service de mon roi.
–J’aurais mieux fait de me casser une jambe le jour où je t’ai épousé, parce que je vais vous raconter, monsieur, ça ne faisait pas deux mois que nous étions marié et monsieur est parti en mission. Il s’agissait de soigner la Blanche Neige qui s’était piquée avec une quenouille alors que les Sept Nains étaient en tournée avec Holiday on ice. Six mois que ça lui à pris à Monsieur pour un peu de mercurochrome et un pansement. 
¬– Il y avait eut des complications
– Complications, tu parles, là il reste un mois à la maison, le temps de me faire un gosse, et il repart, que soit disant il fallait qu’il ramène une chaussure à la Cendrillon, je sais, ce n’est pas la porte à côté, mais un an, ça fait long. Mais attendez, ce n’est pas finit, monsieur, est aussi parti aux croisade, avec son pote Godefroy, cette fois il s’agissait de délivrer une certaine Shéhérazade des griffes du Khalife de Bagdad, huit ans que ça lui à pris à monsieur pour revenir des croisades. Quand il est revenu ses vêtements empestaient le patchouli oriental.
– Mais, j’étais sous les murs de Jérusalem, plusieurs chevaliers pourraient en témoigner.
– Tu pense, Jérusalem, ce devait être le nom d’un lupanar de Bagdad, oui !
Mais ce n’est pas tout , après, il est reparti, cette fois ci , ce fut encore plus long, puisqu’il fallait traverser l’atlantique pour se rendre aux Amériques, pour sauver une certaine Pocahontas à la demande d’un certain Jacques Cartier, cousin du roi, qui voulait monter un magasin de fringues pour indigènes au Québec.
A peine, revenu le voila qui repart, en Europe du Nord, pour une mission environnementale, il s’agit de faire évader La Petite Sirène d’Andersen du Marineland où elle est retenue prisonnière et la remettre à l’eau. XVMb64047fc-b37a-11e5-bd29-a38e33ceee09
Au passage il en a profité pour se taper La Petite Marchande d’allumette au prétexte qu’il fallait la réchauffer.
– Ce sont des médisances de jaloux, des rumeurs, ma mie, moi je n’ai jamais prêté l’oreille à celle vous concernant.
– Ben allons y ! L’Ogre, cet espèce de bucheron toujours aviné qui mange de la chèvre crue faisandée, plutôt mourir.
Le Marquis de Carabas, un chat !
Quant à Riquet à la houppe, tout le monde sait qu’il est Gay.


Non, j’ai laissé s’étioler ma beauté et ma jeunesse dans ce trou à rat pour attendre le retour de monsieur.
Je me suis laissée piégée, ah sûr que ça ma fait quelque chose la première fois que je l’ai vu, j’en suis tombée amoureuse. Mais j’ai vite déchanté, il devait toujours me ramener dans son château. Ah, ça des réunions de chantier, y en avait souvent. La bâtisse avait subi quelques dégâts suite à une incursion des Sarazins. Tu parles, il y avait toujours quelque chose, une fois c’était les charpentiers qui étaient en grève. Une autre fois c’était les tailleurs de pierre qui s’étaient barrés à Reims pour y construire une cathédrale car, ils étaient mieux payés. Enfin c’était les maçons portugais qui étaient partis suivre un cousin a eux un certain Vasco de Gamma, pour un gros chantier au Brésil. Tu parles.
Il n’a jamais été finit ce chantier. Sans parler que lorsque monsieur revenait de vadrouille, il fallait que la table soit dressée et le repas prêt. Il fallait lui enlever les bottes, je ne vous dis pas l’odeur. Laver son linge, lui laver le dos dans le baquet et toujours avoir l’air pimpante et joyeuse.
Et jamais, monsieur n’aidait, il ne fendait pas une bûche, ne filait jamais un coup de balais, jamais il n’aurait fait les vitres ou la vaisselle. Quant aux plaisirs du lit, je ne sais ce que pouvais lui trouver les autres femmes, parce que c’était pas le Prince Charmant qu’il aurait fallu l’appeler, mais Royco Minute Soupe.
– Vous dépassez, les limites de la décence, ma mie, parce que moi aussi j’en aurais à dire, si feu le roi, son père, l’avait exilée ici, ne disposant comme de tout vêtement qu’une peau d’âne, c’est qu’il s’était aperçu que mademoiselle était nymphomane, tout le corps de garde du château y était passé.
Le malheur a voulu qu’à la demande de son frère , le roi, je me suis rendu ici afin de prendre de ses nouvelles. Evidement, je suis tombé sous le charme, elle bougeait merveilleusement son superbe cul en se déplaçant et avait une poitrine à faire rougir une statue de Saint. Bien sûr que ce fut physique au début, parce que sinon, niveau complicité culturelle, nada, rien, à part mode, chiffon, coiffure et ragots peoples de la cour.
– On peut parler de culture, à part les chevaux et l’almanach Vermot, ça ne volait pas haut chez monsieur.
A ce moment là, un grand lapin blanc, vêtu d’un pantalon et tenant un réveil à la main passa en disant : « Je suis en retard, je suis en retard ! »
Il était suivit d’une jeune femme, au cheveux blond, qui disait : « Attendez-moi, attendez-moi ! »
Le Prince Charmant, s’agenouilla aux pieds de Peau d’âne.
– Pardonnez moi, pardonnez-moi, ma mie, mais sachez que malgré les vicissitudes de la vie, vous fûtes mon seul et unique amour. Cessons à nos âges de nous faire la guerre, je vous amène dés aujourd’hui dans mon château, on y a installé l’eau courante chaude, et froide, et l’électricité »
Et il lui prit tendrement la main qu’il baisa.
Tout à coup, une sonnerie de téléphone portable retenti, le prince charmant se releva, sorti d’une poche de son pourpoint un téléphone et s’empressa de répondre : « Allo, oui, majesté, bien sûr majesté, je m’en cours illico, il en sera fait selon vos désirs majesté. »
Puis, il siffla dans ses doigts et appela : « Jolly Jumper ! »
Un magnifique destrier sellé apparut, il l’enfourcha lestement et attrapa la bride.
– Il vous faudra patienter encore quelques jours, ma mie, je suis obligé de m’absenter à nouveau, le roi m’a demandé de voler au secours d’une certaine Alice à laquelle la Reine de Pique veut faire couper le cou. » 
Et il parti au galop.
Peau d’âne, se mit à crier : « Bon débarras, c’est ça, casse toi connard !!! »
Puis elle me regarda, me sourit et me dit : « Un bon conseil, monsieur Barbachose, ne croyez jamais à ce que l’on raconte dans les contes, et notamment la fin. Et ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfant. Maintenant, j’ai à faire, je dois vous laisser, ma copine, Le Petit Chaperon Rouge, m’a inscrite sur Meetic, il faut que je vois ce que ça donne. »    
Et elle rentra dans sa maison et en referma la porte. A ce moment là, je me mis à rire bêtement, et tout bougeait autour de moi, les arbres rapetissaient, la maison se gondolait et s’estompait jusqu’à disparaitre, et mes brebis dansaient une ronde sur leurs pattes arrières.
Puis tout redevint normal, je reconnu les lieux, en attendant les garces, m’avaient tournées, il fallait que je les rattrape avant quelles ne traversent là-haut le premier plateau. Je montais ventre à terre le chemin, encore deux cent mètres de dénivelé par un chemin raide. Arrivé essoufflé en haut, je constatais que tout allait bien, les brebis s’étaient arrêtée au grand pré du premier plateau et après s’être quelque peu dispersées, paissaient tranquillement. Je les traversais doucement, et allait m’assoir un peu plus loin pour éventuellement les barrer s’il leur venait à l’idée de repartir.
Ayant la pente dans les jambes, je m’assis, et au bout d’un moment, j’ouvris la bouteille du thermos et me servis un café dans le gobelet. Une fois  mon café bu, l’envie de fumer une petite pipe me vint. Je sortis ma pipe et mon « zypo » de la poche de ma veste de treillis, et mis la main dans ma musette. J’en sorti le paquet de tabac, mais ce n’est pas le mien dis-je ? Je ne fume pas du Fleur de Pays.
J’ouvris le paquet, en plus d’un reste de tabac blond, il y avait un paquet de feuille à rouler, des filtres et des bouts de cartons.
Ah ! J’y suis me dis je, c’est le paquet de tabac, qu’avaient oublié, la semaine dernière les deux randonneurs, ceux qui se baladaient en sandales, avec des chemises africaines et coiffés avec des dreadlocks.

Barbajohan,

en mountanha, le 23 décembre 2015.

(1) tanquer: un néologisme issu de notre langue voulant dire fixer ou bloquer 
(2) zypo: un briquet des années 60, « anti-vent », que l’on pouvait allumer partout en plein air en usage dans la marine des états-unis. Les jeunes niçois les guettaient sur les plages de Villefranche et de Passable pour les leur acheter. Et les marins les vendaient pour se faire plus d’argent pour aller boire dans les bars du coin  quand ils étaient à quai (avec, aussi, les fameux pantalon à pont « pattes d’éléphants »)