Entretien avec… Nathalie Broyelle

Il en est de la peinture traditionnelle comme de la musique traditionnelle… elle doit évoluer et vivre avec son temps sans rien perdre de son âme.

Dernièrement je suis allé voir une exposition de tableau d’une jeune artiste et ce fut un éblouissement.  Je me trouvais désorienté par ce que je voyais: des tableaux d’une modernité absolue qui faisait ressortir notre plus lointain passé. Car, c’est dans nos racines qu’est allée puiser l’artiste, faisant par la même évoluer un art pictural enraciné en le projetant à notre époque. Cela m’a donné envie de rencontrer celle-ci et de connaitre son évolution.

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Robert-Marie MERCIER: Nathalie Broyelle, bonjour et merci de m’accorder cet entretien.

Nathalie BROYELLE: Bonjour et merci à vous, car j’ai été fort surprise que vous me demandiez de me rencontrer pour parler de ma passion.

R.M.M: Nathalie, qui êtes vous ? d’où venez vous ? quel a été votre parcours  ?

N.B: Je dois avouer que j’ai donc peu d’attaches avec le pays niçois à l’origine. En effet, je suis aixoise de naissance.  Puis, un jour, mes parents, aux alentours de la cinquantaine, ont décidé de réaliser un vieux rêve, celui d’ouvrir un commerce à Nice.
Pour les gens que je quittais, c’était proprement « incroyable » car, pour l’image qu’ils s’en faisaient, Nice était un endroit idéalisé, une carte postale (la mer, le soleil, la montagne).

R.M.M: Et c’est ainsi que vous avez intégré la culture niçoise…

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N.B:  Pas vraiment. Pour moi, l’atterrissage a été plus rude. Nous habitions à proximité de l’ancienne gendarmerie, à deux pas de la prison, à quelques mètres du départ des égouts de Spaggiari… dans un quartier populaire et difficile, au sein duquel il a fallu que je me trouve de nouveaux  repères.

R.M.M: Donc, pas une vision positive au premier abord ?

N.B: Plutôt négative car j’étais jeune adolescente, j’avais quitté mes amis du pays aixois et me retrouvais dans cet environnement déstabilisant. Ce qui m’a très tôt amené vers le dessin. J’étais assez perdue et dessiner était devenu un refuge pour moi, une échappatoire pour mon esprit.

R.M.M: Se faire de nouveaux amis était donc dur pour vous.

N.B: Je ne dirai pas cela car j’ai fait mes études ici ce qui aide. J’ai poursuivi ma scolarité à Victor Duruy, puis j’ai passé mon  bac et mené des études supérieures (niveau Bac +5), d’abord en AES droit, avant  de débarquer à la villa Arson. Je me retrouvais à nouveau dans un monde très particulier.
Parallèlement, j’aidais mes parents au magasin. Sorti du cadre idyllique (climat et beauté des paysages), ma vision de Nice était plutôt négative.

R.M.M: Quelque chose a pu vous faire changer d’avis ?

N.B:  Oui, finalement, je m’aperçois, avec le recul , que je n’avais pas croisé assez de niçois, de « vrais » niçois, ceux  qui savent tant faire aimer leur pays.

R.M.M: Vous avez fini par les rencontrer ?

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N.B: A ma sortie de la Villa Arson, j’ai enseigné les Arts Plastiques au collège, pendant plus de 10 ans et aussi dans un centre d’action sociale auprès des personnes âgées. Aujourd’hui, je continue toujours de travailler pour le CCAS d’Antibes et depuis peu au CEDAC de Nice. A côté de cela, j’ai décidé de changer d’univers pour enseigner auprès d’un public vraiment différent. J’enseigne donc et, ce, depuis quatre ans, le dessin, la peinture dans une école d’arts appliqués et… à la Maison Culturelle Niçoise, « Le Trident ».

R.M.M:  Pouvez nous expliquer votre attachement actuel à la culture niçoise ?

N.B:  Comme je le disais, très sincèrement, je n’ai vu, au départ, que les mauvais côtés de Nice. La superficialité, l’imagerie touristique. Mais, par ailleurs, je découvrais la  richesse de l’arrière pays, ces endroits incroyables où la montagne se baigne dans la mer. Le sport, la randonnée, l’évasion dans des lieux plus « nature » m’ont permis de comprendre  que le pays niçois possède une authenticité, une simplicité et une identité vraiment particulière et riche.

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R.M.M:  Oui, bien sûr, cela aide à gommer les clichés traditionnels véhiculés sur notre pays, mais ne suffit pas à intégrer cette culture.

N.B: Vous avez raison, c’est venu quelques années plus tard en rencontrant la « faune » du Trident que j’en ai pris l’exacte mesure. Nice, c’est son peuple, les niçois, mais les « vrais ». Des « frapadingues » sincères, francs, amoureux de leurs racines, de leur ville et de leurs villages, de leurs sommets, de leurs cailloux, de leurs oliviers et de leur langue. Les entendre « brailler » lors d’une partie de « mourra », rire, se chambrer… voilà des moments précieux qui vous donnent envie de faire partie de la famille.
C’est parmi eux que je me suis rendu compte, qu’il y avait un patrimoine spécifique du Pays Niçois, que j’ai rencontré des gens qui aimaient partager, qu’il y avait  une culture profondément ancrée dans ce peuple niçois. C’est tout cela, le « Trident », « Nissart per tougiou » et tous les gens de ce peuple, qui m’ont fait aimer « la Countèa », sa cuisine, ses danses, son Histoire (et ses petites histoires),  son art… de vivre.

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R.M.M: Alors, on peut dire, à présent que vous êtes une vraie nissarde !

N.B:  Tout à fait et cela est possible par la mentalité nissarde qui intègre ceux qui viennent se chercher des racines ici. Maintenant, Nice, c’est ma vie et « Nissart per tougiou »,  une deuxième famille.

R.M.M: Parlez  nous de votre engagement au Trident et votre envie de transmettre votre savoir

N.B: J’enseignais  déjà  les arts plastiques depuis plus de 10 ans, lorsque j’ai proposé à « Nissart per tougiou » d’ouvrir un atelier d’arts plastiques dans ses nouveaux locaux au Trident.
L’idée  était de toucher un public adulte niçois et de transmettre ma passion, à savoir le goût de créer, de dessiner, de s’exprimer bref de s’évader  après une journée ou semaine de travail.  Ils ont ainsi l’occasion de se retrouver pour créer, ensemble, dans un lieu commun que les élèves se sont appropriés. On se sent bien au « Trident », on se sent chez soi, entre artistes ou apprentis, pour y partager une passion commune.

R.M.M: J’ai l’impression que vous même vous sentez totalement acceptée dans la grande famille nissarde

N.B: Désormais, je fais partie intégrante des activités proposées par l’association et j’y ai découvert une envie communicative de défendre un patrimoine, une histoire, une identité… Il y a une « mentalité », un état d’esprit auquel  j’adhère tellement que je participe notamment à l’élaboration graphique des tee-shirt de l’association.
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C’est ainsi que le tee-shirt en hommage aux « Barbets » a vu le jour. « Fouorça Segurana », le teeshirt des « frema de Nissa »  depuis et d’autres, encore,  devraient voir le jour en mai 2014 : un en hommage à Catarina Segurana, et une création « décalée » sur  « Pepin » Garibaldi.

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R.M.M: Dernièrement j’ai pu admirer certaines de vos œuvres dans une très belle exposition  « H »éros de Nissa.  Quelles ont été vos sources d’inspiration pour cette exposition ?

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N.B: Au bout de la première année de l’atelier, NPT a accepté de faire une exposition des œuvres des élèves. Outre des créations diverses, certaines avaient un thème direct avec l’identité niçoise. Entre ces créations « guidées » et mon travail graphique pour NPT, plusieurs membres du bureau de l’association m’ont incité à aller dans ce sens. Pourquoi  ne me lancerais je pas dans l’exploration de toute l’imagerie du pays niçois, de son histoire, de ses légendes ? L’idée a fait son chemin. Puis, vous m’avez, vous-même, proposé d’exposer dans le cadre de la « Festa de la Countèa de Nissa » à Roquesteron, l’été dernier.
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J’ai commencé à réfléchir, à chercher et, chemin faisant, plusieurs œuvres sont nées. Je dois avouer que cette exposition de l’été dernier a créé un déclic. Plusieurs visiteurs à Roquesteron m’ont encouragé à continuer. L’accueil fut très bon. C’est ainsi que ce travail s’est intensifié et l’idée d’une exposition, en lien avec la culture du pays niçois, au Trident s’est concrétisée.

Finalement, cela a été un véritable honneur pour moi que de me confronter à ce sujet « imposé », mais qui laissait une grande part à la recherche et à la création. J’avais déjà une petite expérience avec ma collaboration lors de la création du teeshirt « Barbets ».
Ce fut, je dois vous le dire, un sacré challenge à relever, car il était évident pour moi  qu’il n’était pas question de représenter simplement des paysages du Pays Niçois, de traiter des aspects de  l’architecture niçoise ou de reprendre les visuels existants d’anciens et célèbres aquarellistes niçois.
Je voulais vraiment créer et penser « Nissa » à ma manière. Mon travail a toujours été centré sur  la représentation du corps humain. Au fur et à mesure, c’était devenu une évidence que d’évoquer Nice au travers de ses personnages et figures les plus célèbres : Garibaldi, la Maufaccia, ses saintes et protectrices (Rita, Reparada, Notre-Dame des grâces etc.).

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Restait alors à trouver un angle d’attaque plus précis, plus « mythique », mythologique. Avant de commencer mon travail plastique, je me suis dit que pour lui donner du sens, il fallait bien que je me plonge dans l’histoire de la Countèa de Nissa, mais aussi de tous ses héros. J’ai donc fait de nombreuses recherches historiques  pour agir en connaissance de cause et trouver un fil conducteur. J’ai étudié  la symbolique, les représentations déjà existantes des personnages visés, leurs habillement  afin qu’il soit le plus identifiable possible.  Pour autant, je ne voulais pas qu’on me considère comme un simple peintre de l’histoire.

 

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R.M.M: C’est effectivement ce qui ressort à la vue de votre exposition. Non pas un peintre de l’histoire vivant aujourd’hui, mais plutôt le mélange d’une artiste ayant vécu à l’époque de ces héros et d’une artiste vivant à notre époque qui aurait une vision postmoderne de ces grands personnages.

N.B:  En effet, ces héros niçois sont ma source d’inspiration, mais j’ai pris des libertés non négligeables dans leur représentation afin de me les réapproprier (en même temps, être artiste c’est aussi créer, inventer, n’est-ce pas ?) :
-Garibaldi se retrouvera donc  assis sur un trône (clin d’œil à nos chaises bleues), dans une pose qui fait référence au tableau de Velasquez ou de Bacon du pape innocent X.
Il se distinguera sur un fond bleu en référence au bleu d’Yves Klein, ou au bleu azur de notre ciel si particulier.
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Il deviendra mon père (*), qui, pour moi, est mon véritable héros.
-Sainte Réparate sera nue par choix esthétique avec la volonté de la représenter d’une manière très académique  (anatomique) pour illustrer la beauté féminine . 
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-Ségurane, avec bien sûr ses attributs reconnaissables entre tous (battoir de bugadière et drapeau arraché à l’assaillant turc) deviendra une très belle guerrière (un contrepied à la maufaccia), parce que je me suis aussi amusée à « déconstruire »  la légende, et à penser que c’est sa grande beauté qui a repoussé les turcs.
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-Sainte Réparate, référence ultime à la légende de la baie des anges m’a ouvert  une autre porte : celle du paradis ? J’ai alors enchainé sur une nouvelle série, celle des saintes
-Notre dame des grâces, est un mixte entre l’iconographie des primitifs italiens, traitée à la feuille d’or et la peinture de la renaissance italienne. Ce sont mes nombreux voyages en Italie, qui m’ont, pour le coup, influencé pour la réalisation de ce tableau.  Les mains croisées se veulent le symbole de la liberté, et elles  tiennent un aiglon tête tournée vers l’avenir et non plus vers le passé.
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Puis Sainte Rita et ses stigmates, devait, pour moi, rappeler Jésus agonisant en croix avec sa couronne.
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Quant à Notre Dame de Laghet, j’ai réalisé un triptyque, qui se veut faire écho au triptyque de Sainte Réparate  : les trois premiers miracles sont traités d’une manière « détournée » ; Notre Dame de Laghet éprouve elle-même les épreuves et douleurs des miraculés ; cette Notre Dame martyrisée devient « sœur » de Sainte Réparate, par trois fois suppliciée.
Notre dame de laghet
En ce qui concerne « Pépin », en tant que femme, je ne pouvais ignorer le grand amour de sa vie, Anita et le périple de celle-ci, elle, qui l’a toujours suivi dans ses combats, jusqu’à en mourir.
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Sans entrer davantage dans les explications, vous comprendrez aisément que j’ai énormément voulu « symboliser » mes réalisations ; j’ai donc énormément étudié, réfléchi avant de les « mettre en scène ».
Ce qui m’a surpris, c’est, qu’une fois la trame arrêtée, le travail plastique,  lui,  coulait de source : une symbiose entre mon ressenti de tous ces personnages et mon travail manuel sur la toile.

R.M.M: Nathalie, parlez nous de vos projets dans le futur

N.B: Ma tête bouillonne de nouveaux projets. Deux des tableaux sur Catherine Ségurane vont « animer » de prochains teeshirts de NPT : Ségurane en symbole de notre héritage à défendre.
 Par exemple, le teeshirt « Fouorça Segurana »,  est destiné à ces filles et petites-filles, héritières de Catarina : une armée de niçoises d’aujourd’hui.
Et, après tout, si nous étions véritablement une armée nouvelle, nous, les filles et petites filles de la Maufaccia, il pourrait sûrement y avoir un futur pour notre pays niçois !
Cette idée d’armée de femmes fait son chemin. Et je voudrais voir des guerrières exposées au « Trident », je voudrais tirer une représentation en grand format d’une scène de combat, une mêlée inextricable, une bataille façon « la bataille d’Anghiari » de Leonard de Vinci. Oui, je sais, c’est ambitieux, mais, les « frema de Nissa » ont du caractère et ne reculent devant rien.
Alors, je vous dis à bientôt…
et si vous êtes impatient, vous pouvez toujours consulter mon travail  sur mon site www.nathalie-broyelle.odexpo.com.

R.M.M: Nathalie, je vous remercie de m’avoir accordé quelques instants de votre temps et, à mon tour, je vous dis « à bientôt » et sûrement, cette année encore, à Roquesteron pour présenter  vos dernières créations lors de la « 2° Festa de la Countèa de Nissa » le 20 juillet 2014.

N.B: Merci beaucoup, j’ai été très heureuse de ce moment de partage que fut cet entretien.

(*) à ce sujet, il faut savoir que c’est le papa de Nathalie qui a servi de modèle pour la réalisation des tableaux du « Cavalier de la liberté », notre héros, « Garibaldi ».